20141209

Qu’Allah bénisse la France, non tout n’est pas si noir en banlieue

Qu'Allah bénisse la France

De la musique à la littérature et, maintenant, le cinéma : Abd al Malik sait tout faire. Il livre, avec Qu’Allah bénisse la France, un film esthétiquement foutrement intéressant, en noir et blanc, sur les banlieues.


Ces temps-ci, le cinéma français ausculte ses banlieues. Et c’est diablement intéressant. Sociologiquement, à l’heure du FN triomphant, montrer que tout n’y est pas si noir (sic) est assez salutaire. Mais c’est dans l’analyse cinématographique, surtout, que l’on peut s’en donner à cœur joie.

Coup sur coup, deux films assez similaires viennent de sortir sur les écrans. Papa was not a Rolling Stone d’une part, Qu’Allah bénisse la France de l’autre. Enfin, similaires… Oui, dans le sens où, dans les deux cas, il s’agit d’un premier film autobiographique adapté d’un livre sur les banlieues, la difficulté d’y vivre et, aussi, les grandes et belles valeurs qui peuvent y naître.

UN FILM D’UNE BEAUTE TRES POETIQUE

Au pays de wesh-wesh gros, il en est qui lisent Rousseau. Si, si, il lit Rousseau là, on voit pas bien mais si...

Au pays de wesh-wesh gros, il en est qui lisent Rousseau. Si, si, il lit Rousseau là, on voit pas bien mais si…

Mais non dans le sens où la maîtrise affichée par l’un et l’autre des réalisateurs diffère largement. Si le film de Sylvie Ohayon, touchant de bons sentiments, était crispant de maladresses, celui d’Abd al Malik, Qu’Allah bénisse la France, est bien plus profond, bien plus riche et bien plus esthétique.

On n’ira pas crier au génie pour autant mais, 1h40 durant, on s’est vraiment fait plaisir en admirant le côté léché des images projetées sur l’écran. Tourné en noir et blanc, ce Qu’Allah bénisse la France est d’une beauté très poétique. Rien que pour cela, donc, à ne pas négliger.

Après, une fois qu’on a dit cela, évidemment, on a toujours un petit mouvement d’appréhension devant ces gars qui, après avoir écrit un livre sur leur vie, la mette ensuite à l’écran. Faut quand même beaucoup s’aimer, on se dit… Et quel ego, surtout, faut-il avoir ! Forcément, on s’attend à voir une hagiographie. Regardez comme je suis génial, tout ça…

OVERDOSE, PRISON OU… SUCCES MUSICAL

Marc Zinga, dans le rôle de Régis, est tout sauf un con...

Marc Zinga, dans le rôle de Régis, est tout sauf un con…

Le talent d’Abd al Malik est d’éviter à peu près ces écueils. On dit à peu près parce que, quand même, en sortant, on se dit que ce gars est cool, intelligent et avec pleins d’autres tonnes de qualités encore. Mais, pour autant, il ne passe sous silence aucun de ses errements non plus, et ça c’est bien.

Qu’Allah bénisse la France raconte le parcours de Régis, le vrai nom d’Abd al Malik, fils d’immigrés, élevé par sa mère avec ses deux frères, dans la cité du Neuhof à Strasbourg. Excellent élève, poussé par une professeur magnifique, mais petit délinquant flirtant avec le crime, le garçon est à la croisée des chemins.

Ce sera pour lui overdose, prison ou… carrière musicale brillante. Pas de spoil ni de surprise : ce sera donc carrière musicale, mais on voit, tout au long du film, à quel point ce fut tangent pour lui. Et à quel point, surtout, tous ses potes n’ont pas eu sa chance.

Le film, au-delà de son scénario – propre mais sans grande surprise – tient surtout par sa qualité esthétique. Pour un premier film, on ne peut qu’admirer la joliesse de certains plans, la maîtrise générale – merci au monteur ! – et, surtout, se laisser porter par la bande-son, évidemment primordiale dans un film sur un « rappeur ».

LOIN DU WESH-WESH GROS

Les guillemets sont de rigueur sur le mot rappeur car Abd al Malik, et c’est ce qui fait son charme, est plus un poète qu’un rappeur, au sens Ricain du terme du moins. Chez lui, c’est d’abord le flow des paroles bien avant celui de la musique. Et c’est tant mieux.

Il faut voir ainsi son premier passage radio, dans les locaux de la locale de Skyrock (on alors c’est NRJ on ne sait plus) : ambiance wesh-wesh gros et, soudain, la voix d’Abd al Malik qui se fait entendre, sur Soldat de Plomb. Un passage assez émouvant, il faut avouer. De même que, bien sûr, ensuite, l’inévitable Gibraltar qui se met à retentir.

A noter, enfin, la jolie composition de Marc Zinga, dans le rôle de Régis-Abd al Malik. Une sacrée belle révélation pour un film qui, finalement, sans être inoubliable, reste marquant. Car beau. Plein de poésie. Donc à part. Joliment à part.