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American Sniper, la guerre en Irak revisitée

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Clint Eastwood signe un film de guerre tiré de l’autobiographie de Chris Kyle, tireur d’élite des SEAL, l’unité très spéciale de l’armée américaine. L’homme aux 160 victimes, un héros aux Etats-Unis, était aussi un raciste et un menteur notoire. D’un côté très encouragé avec ses 6 nominations aux Oscars, le film est aussi vivement critiqué.


Chris Kyle avait une personnalité à part. Arrogant, vantard, il aimait les armes, le rodéo, le Texas et la violence. En janvier 2012, il publie ses mémoires : American Sniper : l’autobiographie du sniper le plus redoutable de l’histoire militaire américaine. Le titre donne le ton.

Populaire aux Etats-Unis grâce à son tableau de chasse (sic) exemplaire, il le devient d’autant plus à la publication de son livre. Coup du sort : il est assassiné un mois après, en février 2012 par Eddie Routh, un vétéran de la guerre en Irak qui souffrait du syndrome de stress post-traumatique.

Clint Eastwood remarque le potentiel de l’histoire, qu’il adapte au cinéma sous le titre American Sniper et qui sort le 18 février en France. Seulement, comme les précédentes tentatives d’Hollywood de narrer les interventions américaines contre le terrorisme, de Kathryn Bigelow avec Zero Dark Thirty ou bien Paul Greengrass avec Green zone, Clint Eastwood tombe dans le panneau de la caricature. Difficile, en effet, de réaliser un film sur un personnage qui est déjà une caricature de lui-même.

CHRIS KYLE NE FLANCHE NI NE DOUTE

Eastwood suit les 4 missions de Kyle en Irak, son « héros » ambiguë duquel il ne prendra pas de distance. Ce qui laisse un arrière goût de propagande si lisse qu’elle en est suspecte. Chris Kyle est un Navy Seal, il ne flanche pas, doute – parfois –, mais s’en remet rapidement pour accomplir sa mission : tuer les « sauvages. »

Chris Kyle pose, au Texas, en 2012. Photo : Paul Moseley, AP

Chris Kyle pose, au Texas, en 2012. Photo : Paul Moseley, AP

Les « sauvages » auxquels font constamment référence les personnages du film sont les Irakiens. Dans son autobiographie, Chris Kyle écrivait que oui, il aurait aimé en tuer davantage : « j’adorais ce que je faisais. Je ne mens pas, ni n’exagère en disant que c’est même fun. » Car Chrys Kyle était aussi consumé par sa haine des Musulmans, Irakiens, Arabes, peu importe les distinctions. Comme le rapport Slate, le livre rapporte que Kyle s’est engagé dans l’armée car il l’avait toujours voulu, mais le film, après avoir vu les attentats du 11 Septembre 2001 à la télévision.

Clint Eastwood joue ainsi des travers du personnage, le rendant encore plus caricaturale qu’il ne l’est déjà. La succession des scènes : attentats – pôle emploi – l’enrôlement – fait croire à une réaction patriotique. Alors que Chris Kyle grandit dans une famille texane, catholique, aux valeurs traditionnelles : aimer son pays, être indépendant, prendre soin de sa famille. Son père lui enseigne la philosophie de la famille : dans le monde, il y a des loups, des moutons et des chiens de bergers. Etre une victime n’est pas vraiment au programme du patriarche et le petit frère de Chris, au tempérament timide et influençable, déçoit son père en ce sens.

L’EXCUSE PATRIOTE 

Chris Kyle était un bourrin et ne s’en ai jamais caché, si ce n’est vanté. Il élevait du bétail et racontait fièrement comment il battait ses bêtes « pour leur apprendre » sur lesquels il s’est cassé la main plusieurs fois.

Mais Chris Kyle est un bon patriote, qui se porte donc volontaire – selon Eastwood – pour défendre son pays. Selon Dennis Jett, du New Republic, traiter Chris Kyle comme un patriote exemplaire est une entourloupe. « Cela permet aux Américains d’ignorer les conséquences de l’invasion d’un pays qui n’avaient pas d’armes de destruction massive, n’avait rien à voir avec le 11 Septembre et pas de liens significatifs avec al-Quaeda. Mais notre invasion, bien évidemment, a changé cela. » Et visiblement, Clint Eastwood a succombé aux charmes et aux sirènes de la nation.

Mais surtout, le réalisateur octogénaire faillit à susciter quelconque empathie chez le spectateur ou ruine l’émotion, au dernier instant avec un montage en champ/contre-champ qui rappelle plutôt une partie de ping-pong qu’une dramaturgie. Ainsi, Chris Kyle combat son ennemi juré, Mustafa, un tireur d’élite irakien, qu’il finit pas tuer.

Mustapha, l'ennemi juré du héros

Mustafa, l’ennemi juré du héros

Au cas où les spectateurs ne saisissent pas que Mustafa fait partie lui aussi des « sauvages », Clint Eastwood le signale à grands renforts de clichés et de musique angoissante. Mustafa saute agilement de toit en toit, disparaît dans un nuage de sable jaune, drapé de noir, un turban sur la tête. Il semble sortir tout droit du jeu vidéo ou du film Prince of Persia.

LE DILEMME MORAL DU SOLDAT

Pourtant, le personnage, lors de son premier déploiement, exprime des doutes. Il hésite à tirer sur cet enfant qui se dirige vers les troupes américaines, et qu’il suspecte de transporter une bombe. Dans des plans serrés autour du visage de Bradley Cooper, on a tout loisir de distinguer les gouttes de sueur qui perlent sur son front, le doute lui torturer l’esprit et la pression lui tordre la bouche. Le spectateur vit le même dilemme moral : tirer ou non ? Prendre le risque ou pas ? Dans ces rares scènes, la pensée intime du soldat est presque pénétrée. Seulement, ce sera une des seules.

Le film semble suivre naïvement l’histoire du tireur d’élite. Davantage par passivité que par volonté délibérée de soutenir la propagande post-11 Septembre de l’ancien président Bush Jr. Dans American Sniper, nulle mention des travers de l’intervention américaine en Irak. Ni du siège de Fallujah dont l’eau et l’électricité ont été coupées, privant ainsi 50 000 civils irakiens de leurs ressources.

Les soldats américains dans la ville de Falloujah, 2004. Photo : U.S. Marine Corps photo by Lance Cpl. James J. Vooris

Les soldats américains dans la ville de Falloujah, 2004. Photo : U.S. Marine Corps photo by Lance Cpl. James J. Vooris

D’autant plus que Chris Kyle est aussi connu comme un menteur notoire, embellissant souvent les faits. Clint Eastwood aurait pu mettre en perspective ses contradictions. La journaliste Amy Nicholson écrit sur Slate.com que « quand un film ignore le fait que son sujet est un fabricateur, alors le film entier est un mensonge. » Dans son livre, Chris Kyle affirmait avoir tué 2 voleurs de voiture au Texas, tiré sur des pilleurs après l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans et frappé Jesse Ventura, ancien gouverneur du Minnesota, au visage après qu’il ait insulté les soldats américains. Rien de tout cela n’était vrai.

Cela dit, Clint Eastwood ne voulait pas faire un film sur la guerre en Irak mais sur Chris Kyle et son tort est peut-être là, tout simplement. « J’étais contre la guerre en Irak car je savais que nous allions trébucher » avait-il déclaré après la projection d’American Sniper à Beverly Hills. « Contrairement à ce qu’avance l’opinion publique, j’exècre la violence » soutint-il, en ajoutant que son envoi en Corée en 1949 l’avait passablement traumatisé. Bradley Cooper, qui interprète Chris Kyle, est un des producteurs du film. Au Daily Beast, il a assuré que le film ne voulait pas soulever de questions sur la guerre en elle-même. « Ce film a toujours été l’étude d’une personnalité d’un soldat en détresse. Il n’y a pas de discussion politique à propos de la guerre. La réalité est que ces hommes rentrent chez eux et que nous devons prendre soin d’eux. »

« DES SAUVAGES, DES DEMONS ABJECTES, VOILA CE QUE L’ON COMBATTAIT EN IRAK »

Mais American Sniper, que les producteurs le veuillent ou non, a une dimension politique puisqu’il traite d’un sujet politique, par définition, révèle et influence l’imaginaire américain de son « ennemi ». En l’occurrence, il prend la forme d’un Irakien, mais répond au nom de « sauvage. »

La rhétorique de Chris Kyle s’accompagne d’un mépris religieux. « La religion catholique a évolué depuis le Moyen-âge. Nous ne tuons pas d’autres personnes car elles ont une autre religion. Les Irakiens voulaient nous tuer car nous n’étions pas Musulmans » avait-il écrit dans son autobiographie.

American Sniper utilise la rhétorique simpliste et dichotomique de deux mondes : celui des bons et celui des méchants. Le magazine Rolling Stone dit d’Eastwood et de l’industrie hollywoodienne, qu’ils « tournent les sujets sérieux en nourriture pour bébé ou en conte de fée » et du film qu’il est « presque trop stupide pour être critiqué. »

Après un tel portrait des Irakiens en « sauvages » et « terroristes » musulmans, les réactions racistes ont fleuri sur Twitter. Pour n’en citer qu’un : @dezmondharmon écrit sur le réseau social qu’American Sniper lui « donne envie de tirer sur les putins d’Arabes. »

Face à ce torrent de haine déversé sur les réseaux sociaux, Samer Khalaf, le président du Comité américano-arabe contre la discrimination a demandé à Clint Eastwood de prendre position contre ces attaques, arguant que « American Sniper catalyse les tensions anti-arabes et l’islamophobie. »

Pourtant, la fin du film, l’assassinat de Chris Kyle par un de ses camarades déroute. Les « sauvages » étaient censés appartenir à l’autre camp. Et quand le héros rentre sain et sauf auprès de sa famille, il est trahi par son propre camp. Ruth Ben-Ghiat, professeure d’histoire à l’université de New York, explique dans une tribune sur CNN.com que « Chris Kyle est le parfait héros pour un pays qui cultive l’art du tir, que ce soit lors de combats ou de loisirs et pour un pays qui s’accroche au droit de porter des armes, peu importe le nombre de victimes civiles, y compris Chris Kyle. »