20150223

Azincourt, l’une des plus belles défaites françaises

@FloFlo62

Azincourt, Marignan, Waterloo… Deux branlées monumentales pour une victoire. Les années en « 15 » sont visiblement propices aux grandes batailles. De celles qui font date dans l’histoire. On commence avec Azincourt, le 25 octobre 1415 (1/3).


La fine fleur de la chevalerie française qui s’en va, d’un seul homme, se faire gaiement massacrer. Azincourt, c’est cela. Le spectacle, sublime, de la France éternelle qui perd. L’une des plus belles branlées de l’histoire. Azincourt, cela dit, c’est surtout l’histoire d’une défaite qui n’aurait pas dû en être une, tant l’équilibre des forces était en faveur des Français.

Nous sommes le 25 octobre 1415. Français et Anglais se font face dans la plaine d’Azincourt, située dans l’actuel Pas-de-Calais. Il est 11h. Si le sol est boueux, marqué par les pluies de la veille, le soleil est maintenant de la partie. Joli lever de rideau pour engager le combat.

Au « hurrah » des Anglais répond le « Montjoie » des Français. La terre entière est couverte de ces cris. C’est le signal. Les arcs se bandent. Les archers anglais visent. En face, chez les Français, l’excitation est à son comble. On s’ébranle gaillardement, le soleil dans les yeux.

ENGONCES DANS LEURS BELLES ARMURES

Je me présente, je m'appelle Henri...

Je me présente, je m’appelle Henri…

On est tellement sûr de sa force qu’on s’est organisé un peu n’importe comment. Vous voyez le village d’Astérix qui s’en va marave les Romains ? Bah là c’est pareil. Tout le monde se presse à l’avant-garde pour avoir l’honneur, suprême, de bousculer le Briton en premier. Ils ne le savent pas encore mais le seul honneur qu’ils auront sera celui de mourir le premier…

Ils ? Tout ce qui se fait de mieux, alors, en termes de combattants. Toute la noblesse de France qui se bouscule pour être au premier rang, cible de choix des archers anglais. Plus tard, nos généraux comprendront la leçon en restant sagement à l’abri de leur état-major, préférant envoyer le trouffion de base au casse-pipe à leur place. Pour l’heure, en ce Moyen-Age triomphant, c’est tout le contraire : les chefs veulent se couvrir de gloire.

C’est tout le génie organisationnel français qui s’exprime. Les troupes forment trois rangs. On a l’avant-garde, surpeuplée de ces dingos qui veulent combattre et, ensuite, clairsemés et peu concernés, le corps de bataille et l’arrière-garde. La logique voudrait que l’avant-garde soit constituée de troupes légères, se déplaçant rapidement pour venir bousculer l’ennemi. Et ainsi ouvrir la voie au corps de bataille, largement fourni, qui s’en irait taillader gentiment du Rosbeef. L’arrière-garde parachèverait l’œuvre, ensuite. Tandis que, placées sur les côtés, deux ailes de cavalerie, en attente, viendraient faire galoper leurs chevaux dans ce joyeux foutoir.

Sauf que ça, évidemment, c’est le plan initial. Dans les faits, outre ce déséquilibre de placement, flagrant, il faut aussi ajouter que tout ce beau monde, à l’avant-garde, est revêtu des plus belles et lourdes armures. Ah ! Ça, pour être beaux et protégés, pas de problème… Pour être mobiles et rapides, en revanche…

Car ils sont à pied, ces crétins. Equipés de jolis casques à visières. Magnifiques, en somme. Mais réduits à ne rien voir au-delà d’un champ de vision riquiqui. Que l’ennemi vienne bien de face, surtout. Sinon… ben, sinon, ils ne le verront même pas. Or ils foncent dans le tas, ces cons. Droit dans la mêlée… Et qui dit mêlée, dit du monde partout…

LES FRANCAIS DEUX FOIS PLUS NOMBREUX

Charlot, le roi Dingo

Charlot, le roi Dingo

En face, les Anglais les attendent en pères peinards. D’autant qu’à cette faute tactique des Frenchies s’ajoute une faute technique… Engoncés dans leurs armures qui les épuisent si vite, ils doivent en plus pénétrer dans une passe étroite, bordée de deux grands bois. Le chemin qui s’offre à eux ne fait guère plus de 500 ou 600 mètres de large. Les chiffres sont bien sûr délicats à manier à cette époque, mais ils sont sans doute plus de 13.000 à vouloir y passer. Autant dire que ça klaxonne grave.

A ce compte-là, les Anglais, qui sont pourtant deux fois moins nombreux, en salivent d’avance. Rater les Français, c’est rater un éléphant dans un corridor…

Pouf, pouf,

C’est bien beau tout ça, mais comment en est-on arrivé là ? Azincourt, c’est la faute à Guillaume ! Oui, oui, le Conquérant, celui-là même. 1066. Hastings. Le duc de Normandie, vassal du roi de France, qui devient roi lui aussi, en Angleterre.

Azincourt, c’est la faute à Aliénor aussi ! Oui, oui, d’Aquitaine, celle-là même. 1154. Après l’annulation de son mariage avec Louis VII, elle épouse Henri Plantagenêt, roi d’Angleterre. Elle lui apporte ainsi, en plus de la Normandie, du Maine et de la Touraine, qu’il possédait déjà, toute la Guyenne, le Périgord, le Poitou, etc. Bref, tout le grand Ouest de la France. De quoi faire du vassal Plantagenêt un seigneur bien plus puissant que son suzerain, roi de France.

Ce joli micmac se complique encore quand, à ces querelles de qui a la plus grosse, se greffent des questions dynastiques. A s’en tirer les cheveux (ah ah, greffe, cheveux, vous l’avez ?) (hilarant, simplement hilarant).

Ainsi, Azincourt, enfin, c’est la faute à Isabelle ! Absolument, Isa de France, elle-même. Fille de Philippe le Bel, elle survit à ses trois frères, Louis X, Philippe V et Charles IV, les trois derniers Capétiens directs. Ceux-là ne laissent que des filles à leur mort. Le nouveau roi de France est leur cousin, Philippe VI de Valois, du fait de la loi Salique, qu’on exhume de nulle part pour l’occasion, afin de légitimer l’exclusion des femmes de la succession au trône. Or Isabelle est l’épouse d’Edouard II, roi d’Angleterre. Et même si elle n’est pas forcément la mieux placée pour faire valoir de quelconques droits au trône, ça n’empêche pas de tenter le coup, après tout…

RITON LE BRITON

D’où, paf, guerre de Cent Ans, dès 1337… On vous passe les détails des quatre-vingts premières années. Pareil pour ceux de cette charmante guéguerre civile entre Bourguignons et Armagnacs. Disons juste que c’est un sacré bordel en France et que Henri V, nouveau roi d’Angleterre depuis 1413, juge le fruit valoisien suffisamment mûr pour être cueilli.

V’là-t’y pas, alors, que Riton débarque, en août 1415, à l’embouchure de la Seine, là où se situe aujourd’hui Le Havre. Il fonce à Harfleur, qu’il assiège et prend le 18 septembre. Problème : cela a été plus difficile que prévu. Il a perdu pas mal d’hommes (à cause des maladies, essentiellement) et il n’est plus guère en mesure de faire le fanfaron.

Surtout, en face, c’est l’effervescence. Avec une lenteur toute administrative (déjà !) la levée de l’ost pour défendre le royaume s’organise enfin. Ça accourt de partout pour venir fondre sur Riton le Briton. Lequel, en conséquence, cherche dare-dare à se carapater : vite, vite, Calais, et échapper à la meute des Français qui se pointe.

Seul hic : il faut franchir la Somme. Or, pour ça, pas d’autre solution que de trouver un gué. Bah ouais, les ponts c’est pas encore ça hein. Bref c’est compliqué. Le premier gué ? Gardé. Le second ? Gardé aussi. Henri en est réduit à poursuivre vers l’Est. Ça commence à puer grave pour lui.

Il arrive quand même enfin à passer la Somme, du côté de Nesle. Ouf de soulagement. Il peut remonter vers le Nord, mais avec, toujours, la menace des Français pour lui barrer la route menant à Calais. Ce qui arrive, inévitablement. Azincourt, donc.

Pouf, pouf,

La bataille s’engage. Même s’ils se mettent gentiment des bâtons dans les cottes de mailles, dans un sens du sacrifice qui les honore, les Frenchies arrivent quand même jusqu’aux Anglais. Et les bousculent. Les combats tournent à l’avantage des Français. Pour concrétiser la victoire qui se dessine, les deux ailes de cavalerie devraient intervenir. Oui, là, maintenant.

Oui mais voilà… Embourbée dans la gadoue, si lente à charger du fait du poids des armures, et gênée dans son avancée par l’étroitesse du chemin devant elle, la cavalerie se hâte… lentement.

BOUSCULADE MONSTRE

I'm an English man in Azincourt...

I’m an English man in Azincourt…

Les archers anglais, un temps dépassés, ont le temps de reformer les rangs. Pif, paf, je bande, je vise, je tire… C’est un jeu de quilles. Ils visent les chevaux, les saligauds. Des chevaux qui paniquent, échappent à tout contrôle. Ça hennit et court dans tous les sens. Ça vient balayer les rangs français.

Voilà ainsi, sous nos yeux, le spectacle magique de la France qui sombre. Désorientés, pris dans des bousculades qu’on rejouera des siècles plus tard du côté du Heysel, les Français sont acculés par des Anglais qui, ayant lâché leurs arcs, se lancent dans des combats au corps-à-corps. Haches, coutelas, épées, massues de plomb. Tout cela s’abat joyeusement sur les têtes françaises. C’est une boucherie.

Perdu pour perdu, un certain Ysambart d’Azincourt, seigneur du coin, tente une sublime diversion. Il guide une petite troupe courageuse à travers des chemins de traverse, connus de lui seul, pour contourner les lignes anglaises.

La surprise est totale. Ils attaquent l’arrière-garde anglaise. Et si, et si… Mais non… Ce n’est qu’un feu de paille. La première stupeur passée, les Anglais parviennent à repousser les assaillants, avant de revenir combattre sur le front principal. Pour mieux constater que, de ce côté-là, il n’y a plus grand-chose d’autres que des morts et des blessés pour leur faire face.

Ils ont gagné. Il est 16h. Le soleil, doucement, se couche. Il est temps de piller les morts (c’est courant à l’époque). En soulevant les cadavres, les Anglais découvrent quelques belles prises, encore vivantes. Artus de Bretagne par exemple. Charles d’Orléans, aussi, qui restera prisonnier vingt-cinq ans durant, jusqu’en 1440. Le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, le maréchal de Boucicaut. 1500 prisonniers en tout. De belles rançons en perspective.

Mais surtout des cadavres, en fait. C’est très difficile à chiffrer avec exactitude, tant l’exagération est alors de mise dans les chroniques, mais 5000, peut-être 6000 morts. Pour la France, une catastrophe terrible.

CHARLOT LE DINGO

On vous passe la suite mais, de cette défaite, découle directement la reprise du conflit entre Bourguignon et Armagnac. Découle, surtout, le traité de Troyes, en 1420 : Henri V épouse Catherine, la fille de Charles VI et devient l’héritier légitime du trône de France, au détriment du dauphin Charles. Tant pis pour la loi Salique.

Chacun attend donc avec une certaine impatience la mort de Charles VI pour faire entrer le traité en vigueur, pour de bon. Etonnamment, mais après tout un roi est sacré, personne ne songe à hâter le fin de Charlot le Dingo. Si bien que le brave Henri V casse sa pipe le premier, en 1422, suivi dans la tombe par Charles VI, quelques mois plus tard.

Le nouveau roi d’Angleterre et de France se nomme Henri VI, fils de Henri V. Il a six mois tout juste. Autant dire que son autorité est loin d’être pérenne. C’est la grande chance du dauphin Charles qui, reclus à Bourges, avec seulement une maigre cour auprès de lui, se nomme roi de France, sous le nom de Charles VII. La première de ses grandes chances, disons. La seconde, la plus importante, la plus légendaire, viendra bientôt de Lorraine, pour bouter les Anglais hors de France. Une certaine Jeanne d’Arc.

A lire : Azincourt, 1415, par Dominique Paladilhe.

Un livre très étonnamment anti Anglais, mais intéressant malgré tout.

Un livre très étonnamment anti Anglais, mais intéressant malgré tout.