20150217

Huis-clos au théâtre Hébertot

gravité

Le théâtre Hébertot offre, avec ces Lois de la gravité, un joli huis-clos entre un flic bourru et une femme venant s’accuser du meurtre de son mari, dix ans plus tôt. Un texte et une mise en scène très classiques, mais bien servis par un duo d’acteurs talentueux.


Un huis-clos à la Garde à vue, le film de Claude Miller. Cela tombe bien, c’est aussi dans le cadre d’un commissariat de police que se place la pièce Les Lois de la gravité, au théâtre Hébertot. Un texte assez intemporel, pour une mise en scène très classique.

Vous l’aurez donc compris : si ces Lois de la gravité arrivent à tenir leur public en haleine, ce sera grâce à la performance du duo de comédiens incarnant qui le flic (Dominique Pinon), qui la fille venant se dénoncer (Florence Loiret Caille), ou ce ne sera pas.

Arriveront-ils à faire monter la tension ? Rendre l’atmosphère grave et tendue ? Ah ah vous aimeriez bien le savoir, hein, bande de petits canaillous ?! Allez, trêve de torture : la réponse est oui. On regrette la classicisme de l’ensemble, mais oui, mille fois oui, on passe un bon moment.

UNE FEMME RONGEE PAR LE REMORDS

D'un côté un flic bourru, qui ne croit plus en grand-chose. De l'autre une femme venant s'accuser du meurtre de son mari. Joli huis-clos.

D’un côté un flic bourru, qui ne croit plus en grand-chose. De l’autre une femme venant s’accuser du meurtre de son mari. Joli huis-clos.

Le rideau se lève. Le décor se dévoile. Un bureau quelconque, un peu bordélique, avec ordinateur sans âge – du genre pas à écran plat, vous voyez le genre de vieillerie -, des papiers partout entassés. Au fond, une porte. Derrière le bureau, une fenêtre avec les stores fermés. Au bureau, un homme assis, qu’on sent accablé par le poids des ans, de l’ennui qui rôde.

Nous sommes un vendredi soir. Parti pour être calme. C’est-à-dire chiant. L’homme qu’on voit est flic. De garde. Il attend sagement, sans rien demander à personne, que le temps passe. Si possible sans emmerde. Et voilà que déboule une enragée, en la personne de Florence Loiret Caille. Accablée par le remords, elle vient se dénoncer pour un meurtre commis… dix ans plus tôt.

Celui de son mari, un être con et violent (pléonasme), passé par-dessus la rambarde du balcon pour voir si jamais il savait voler. Dans le milieu, on appelle ça une Mike Brant. La réponse fut non, s’étalant comme une grosse merde sur le bitume, en contrebas. L’enquête avait alors conclu à un suicide. La jeune femme, mère de famille, a repris sa vie, sans être inquiétée. On la plaignait, au contraire : pauvre veuve d’un suicidé.

LES MOTS DE JEAN TEULE

Un texte du très bon Jean Teulé.

Un texte du très bon Jean Teulé.

Une décennie passe ainsi. Mais de moins en moins sereine. La jeune femme, la nuit même où le délai de prescription se termine, vient avouer sa faute. Le policier, joué par Dominique Pinon, n’en croit pas ses yeux. Jamais il n’a vu ça. Pensez donc : une femme qui a commis le crime parfait et qui vient se constituer prisonnière…

Une folie. C’est ce qu’il essaie, lui, le cynique, lui, le désabusé, lui qui ne croit plus en rien, et surtout pas en la justice, de lui faire comprendre. Le huis-clos démarre. Il tient ses promesses. Parce que le dialogue, bien que très classique, est suffisamment bon pour emporter l’adhésion. Le texte est tiré de Jean Teulé, qu’on adore (il faut lire Je, François Villon !) : une valeur sûre.

Ce n’est pas lui se colle à la mise en scène, mais l’esprit est bien le sien. Son sens de la psychologie, simple, des personnages. Ses mots, toujours sobres mais qui touchent au coeur. Sa manière de construire son récit, souvent linéaire mais avec quelques envolées sublimes. Mais assez parlé de Jean Teulé puisqu’il n’est ici « que » l’auteur.

TRES BON DOMINIQUE PINON

Revenons à la pièce et évoquons Dominique Pinon. Il est parfait en flic bourru au coeur tendre. On sait, dit comme ça, ça fait mièvre, mille fois vu. D’une certaine façon, ce n’est pas faux. Un personnage comme ça, oui, on en a déjà vus. Mais on s’en fout. Son phrasé, son intonation, tout sonne juste.

Cet homme est grand et ce n’est pas nouveau. Avec un autre que lui dans le rôle, peut-être que le trop grand classicisme de la pièce nous aurait gênés. Pas là. Loué soit-il, ce brave poulet (ah ah vous l’avez ? Loué, poulet? ) (oui, on est sponsorisé ici, désormais, mais on essaie de le faire subtilement) (mangez du poulet, c’est bon).

Il faut dire un mot, aussi, de son acolyte. Pas au poulet, non, à Dominique Pinon : Florence Loiret Caille. Pas facile de jouer une femme affolée, paumée, qui prend la décision la plus importante de sa vie et qui, par définition, doit tâtonner, hésiter, montrer que son coeur s’emballe, que son corps ne suit pas forcément son esprit. Elle y parvient elle aussi avec justesse. Tout juste si on aurait aimé un peu plus de variation dans ses émotions. La voir passer par tous ses états, plus qu’elle ne le fait.

UN BON HUIS-CLOS

C’est un détail cela dit. On n’a pas trop de temps mort venant alourdir la pièce. Au contraire, même : il faut saluer le troisième homme, qu’on n’a pas encore cité. Il s’appelle Pierre Forest, et il a un tout petit rôle. Enfin petit… oui, peut-être, mais essentiel à la bonne tenue de l’ensemble.

Il incarne le flic de faction au guichet d’accueil. A intervalle régulier, trois ou quatre fois, il vient mettre son petit grain de sel dans ce huis-clos. Cela crée de belles et salvatrices coupures de rythmes. C’est malin et bienvenu pour redonner du souffle, marquer une pause avant de repartir dans le mano a mano du flic qui ne veut pas recueillir le procès verbal de cette femme qui s’accuse de meurtre.

Et on se surprend même, dans ce contexte un peu lourd, à, sinon rire, du moins sourire. Magie de deux-trois trouvailles de mise en scène intéressantes, venant rompre inopinément la tension générale. C’est malin, toujours. Encore une fois pas follement original, mais malin, propre, efficace.

Les Lois de la gravité

Théâtre Hébertot

Depuis le 5 février 2015