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Hungry Hearts, la folie d’une mère, l’amour d’un père

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Hungry Hearts en chronique d’une folie pas si ordinaire que cela. Une histoire d’amour, forte et digne. Un bébé et une mère surprotectrice qui, petit à petit, sombre dans la folie. Un père, surtout, qui doit se dépatouiller avec tout ça. Le premier grand film de 2015 sort le 25 février. 


On défie quiconque entrera dans sa salle de cinéma pour voir Hungry Hearts ne pas en sortir avec un sentiment d’oppression. Hein ? Quoi ?! Un film qui vous met dans cet état, quelle drôle d’idée, ce sera sans vous ? Surtout pas.

C’est, au contraire, une intense et sublime sensation que de se sentir ainsi retourné, bouleversé, appelez ça comme vous voulez, par un film. C’est le signe d’une belle puissance, d’une belle force narrative.

UN FILM DE GRANDE TENSION, SERVI PAR UN DUO D’ACTEURS TRES BON

Coucou bébé, c'est maman

Coucou bébé, c’est maman

Hungry Hearts est le premier grand film de 2015, et il est l’oeuvre de Saverio Costanzo. Un film italien, donc, mais tourné en anglais, avec New York pour cadre. Il est question d’amour, il est question de couple, il est question de folie, aussi, de maternité mal, ou trop assumée. Il est question de tensions, surtout, de noirceur, de suspense, de drame. Hungry Hearts en terrible et malsain huis clos empli d’amour et de souffrance, d’incompréhension.

C’est ce délicat mélange de sentiments et de sensations, sur le papier antinomiques, qui fait la force du film, récompensé, à juste titre, à la dernière Mostra de Venise pour le jeu de ses acteurs. Et quels acteurs ! Deux tronches, deux physiques particuliers, à qui la caméra de Costanzo n’épargne rien, les montrant sous leur plus mauvais jours, cernés et fatigués, à bout moralement et psychologiquement, souvent en très gros plans.

Il faut voir l’extraordinaire transformation d’Alba Rohrwacher au fil des quasi 2h du film. Sa beauté diaphane des premiers plans, yeux bleus ravageurs, qui se mue en spectre maladif, au regard vide et transparent. Elle fait physiquement peur, ravagée qu’elle est.

Mais qui est-elle, justement ? Elle est Mina, jeune italienne vivant à New York auprès de Jude, un Américain rencontré dans les toilettes d’un restaurant dans des circonstances qui, d’ordinaires, ne sont pas faites pour vous souder un couple.

Coquins que vous êtes, vous pensez tout de suite à une petite séance de quick sex bien romantique, au-dessus de la cuvette des chiottes, hein ? On ne vous connaît que trop, bande de canaillous. Eh bien vous avez tort, mais on ne vous dira rien de plus : c’est l’ouverture du film, votre curiosité sera vite rassasiée.

UNE MERE SURPROTECTRICE ET UN ENFANT FUTURE STAR D’AVATAR 

L'enfant, ce ciment du couple qu'ils disaient...

L’enfant, ce ciment du couple qu’ils disaient…

Mina et Jude, donc. Rencontre, rires, complicité, amour, mariage, bébé… L’inéluctable succession se déroule tranquillement jusqu’à ce que la maternité, justement, ne vienne mettre quelques gros grains de sable dans des rouages si harmonieux. On glisse doucement vers la folie, douce d’abord, dure ensuite, et on admire la capacité de Costanzo a faire cette transition de manière si habille.

Au passage, on déconseille ce film aux femmes enceintes, à celles qui voudraient l’être bientôt car, vraiment, on a l’impression que cette terrible descente aux enfers peut arriver à n’importe qui. Au début, on a une Mina enjouée, ravie de son rôle de future maman. Comme chacun le ferait alors, elle se renseigne sur la manière d’élever un enfant, comment faire, comment s’y prendre, quel temps de cuisson, ce genre de conneries.

Puis voilà que ces petites questions du quotidiens se transforment en obsession. On voit bien qu’elle s’attache beaucoup au mioche qui est en elle, qu’elle le couve déjà beaucoup trop. Par exemple, cette cruche s’est mise en tête qu’elle savait mieux que les médecins ce qui est bon pour son gniard. Bon, à ce stade, on se dit que c’est son envie de fraises à elle, que ça va passer, que ce n’est pas si grave. Que c’est même mignon, tiens, un tel amour maternel. C’est exactement ce que se dit Jude, aussi.

UNE JOLIE GLISSADE VERS LA FOLIE 

Alors, Jude, puisqu’on en est à lui. Joué par Adam Driver, un géant dégingandé qui doit faire ses 2 mètres, tout en bras et en nez, il frappe par son caractère hors-norme. Une sorte de grand machin calme et un peu mou qui occupe tout l’espace, mais paraît d’emblée dépassé par sa Mina, son exact contraire, petite chose énergique et torturée.

Jude, exemple parfait d’amoureux transi, passe tout à sa moitié. Qu’elle aille voir une voyante et croie dur comme fer les âneries alors débitées, lui trouve ça visiblement très con, mais il accepte. Après tout hein, si ça l’amuse. Genre « Ouais, ouais, chérie, notre futur bébé est en enfant Indigo, ok, ok, ça roule, c’est cool, il jouera dans Avatar 3, Pandora fait du ski, génial, tes pâtes, tu les veux au pesto ou au parmesan? »

Tout ça se complique joyeusement après la naissance du bébé. Mère obsessionnelle, refusant tout contact de son bébé avec le monde extérieur, Mina entraîne sa famille dans sa chute. Tout devient hostile. Tout est ennemi, mauvais, à éviter. L’air, la bouffe, la médecine, tout. Surprotectrice, Mina se renferme sur elle-même et Jude, merveille de patience – « elle nous fait un petit baby-blues, ça va passer » – ne comprend que bien tard que sa femme sombre dans la folie, son bébé avec elle.

C’est là que cet Hungry Hearts devient génial. L’amour, puissant, beau, mutuel, est toujours là, mais Jude doit maintenant dépasser tout ça pour apprendre à se méfier de Mina, à la surveiller. Or comment surveiller, comment craindre quand on aime ? Comment aimer quand on craint ? Ces tiraillements sont magnifiquement mis en scène. L’oeil de la caméra participe grandement à ce sentiment de malaise, d’oppression qui s’installe.

Les coeurs se durcissent au même rythme que l’estomac se noue. On tremble à chaque porte qui se ferme, chaque regard qui se détourne. Qu’ont-ils en tête, ces deux-là ? Que pensent-ils de l’autre ? A quoi sont-ils prêts, jusqu’où, et comment, pour aller au bout de ce qu’ils croient juste, pour eux, pour leur bébé surtout ? Or, on peut dire ce qu’on veut, ce qu’on attend toujours du cinéma, c’est ça. Qu’il nous surprenne. Qu’il nous prenne aux tripes. On est servi avec Hungry Hearts.