20150312

Birdman, trop de technique tue l’émotion

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Grand vainqueur des derniers Oscars, Birdman, en dépit d’une prouesse technique assez grandiose – ou peut-être à cause d’elle, d’ailleurs – s’avère finalement assez décevant. C’est d’autant plus étrange que tout y est très bon, à commencer par Michael Keaton. Mais il manque ce petit quelque chose qui fait la différence.


Inarritu, c’est rien qu’un gros filou. Ne vient-il pas de réussir le tour de force de se faire couronner de gloire, aux derniers Oscars, par le tout Hollywood qu’il s’évertue à démolir dans son Birdman ? Chapeau bas l’artiste.

Mais les grands bourgeois aiment se faire peur. Et puis, si l’on réfléchit deux secondes, il est l’un des leurs, après tout, Inarritu.

QUAND LA PROUESSE TECHNIQUE ECLIPSE LE RESTE

Autant le dire tout de suite, son Birdman est loin d’être un chef-d’oeuvre. Il flirte, et parfois dépasse allègrement les limites de la facilité, et on a souvent du mal à adhérer au message. Les blockbusters, c’est caca, les films d’auteur, c’est génial, et le théâtre on ne vous en parle même pas, c’est le lieu suprême, là où s’exprime enfin l’art pour l’art.

Un peu caricatural, tout ça… Et puis très schizophrénique, en fait. Inarritu nous parle de l’acte de création, de l’art dans ce qu’il a de plus pur, de sa beauté nue, sans fioritures. Mais, en même temps, son Birdman est tout entier centré autour d’une prouesse technique qui vient prendre le pas, justement, sur la performance d’acteur et d’auteur.

On veut bien sûr parler de ce long plan séquence de 2h. On ne voit que ça. A la limite, on allait dire qu’on ne s’intéresse qu’à cela. A essayer de chercher le plan de coupe, malgré tout. Ce petit défaut qui nous fera le repérer. Car c’est un faux plan séquence, évidemment, avec du montage.

Mais autant dire que c’est sacrément bluffant. Donc foutrement intéressant. Certes, il ne faut pas avoir le mal de mer puisque la caméra, par définition, est sans cesse en mouvement, mais c’est une qualité technique qu’on salue.

KEATON TRES BON DANS UN ROLE TOUT SAUF DE COMPOSITION

Michael ! Michael ! Gaffe ta gueule, y a Julien Lepers déguisé en oiseau derrière toi, 'tention !!

Michael ! Michael ! Gaffe ta gueule, y a Julien Lepers déguisé en oiseau derrière toi, ‘tention !!

On a bien dit technique et pas cinématographique. De ce point de vue là, Birdman s’avère un poil décevant. Pas grand-chose d’ultra original à se mettre sous la toile… Dans le scénario, on veut dire. Un héros vieillissant à l’ego blessé, courant après sa gloire passée. Un acteur en recherche d’amour et de reconnaissance. Une course perdue d’avance car jamais aboutie. Les affres du succès, forcément éphémère, et ses dégâts terribles, après, quand vient l’inexorable déchéance.

C’est bien foutu mais, hormis la performance de Michael Keaton, dans un rôle qui n’est pas du tout de composition, les autres personnages sont plutôt surfaits… Mais voilà qu’on va beaucoup trop vite, s’aperçoit-on avec effroi. Raccrochons les wagons pour qui ne sait encore rien de Birdman.

Keaton incarne Riggan Thomson, une ancienne gloire du cinéma qui, du temps de sa splendeur, a endossé le costume de Birdman, super-héros hollywoodien mondialement admiré. Oui mais voilà, après Birdman 1, 2 et 3, la franchise s’est usée et Riggan a petit à petit disparu des radars. C’est en cela qu’on disait que, pour Batman-Keaton, ce n’est visiblement pas un rôle de composition. Le pauvre garçon n’a plus joué quelque chose de bien depuis des lustres.

Eh bien, Riggan, c’est pareil. Désabusé, triste à crever, il cherche à se refaire une virginité au théâtre, en montant une pièce de Raymond Carver à Broadway. La première approche et, bien sûr, rien de va. Ni dans les répétitions, ni dans sa vie.

La pression monte. C’est la chance de sa vie pour refaire surface. Peut-être sa dernière. Hanté par les démons de son passé, Riggan s’emploie à ne pas péter les plombs à quelques jours du d-day. Michael Keaton, dans ce rôle, est toujours très juste. Franchement très bon, il aurait mérité son petit Oscar tant il éclabousse l’écran de son talent, deux heures durant.

CE PETIT JE-NE-SAIS-QUOI QUI MANQUE MALGRE TOUT

Ceci n'est pas une capture d'écran de Big Eyes le prochain film de Burton. C'est bien Emma Stone. Qui ne nous laisse pas de pierre... euh de marbre pardon.

Ceci n’est pas une capture d’écran de Big Eyes le prochain film de Burton. C’est bien Emma Stone. Qui ne nous laisse pas de pierre… euh de marbre pardon.

On regrette qu’il n’en aille pas autant de tous ses acolytes. Edward Norton, par exemple, qu’on a connu plus inspiré. Il incarne Mike Shiner, petit jeunot, star de la scène, à qui tout réussit. Personnage pas inintéressant sur le papier, avec notamment cette jolie sortie quand il clame qu’il n’y a que sur les planches qu’il est lui-même, serein, et que, partout ailleurs, il joue un putain de rôle…

En voilà une jolie faille qui nous plaît. Pour autant, on ne s’attache pas à lui. On n’y croit pas. Même chose avec Emma Stone et ses grands yeux de biche, dans la peau de la fille écorchée vive mais très humaine, de Riggan.

C’est là le terrible paradoxe de ce Birdman. Une technique parfaite, une photo belle, des acteurs touchants mais, malgré tout, une petite dose d’ennui… Il manque ce petit je-ne-sais-quoi qui fait toute la différence. Qui fait qu’on bascule. C’est complètement irrationnel. Tout est là pour qu’on s’envole, comme Birdman, mais on reste au contraire à la lisière. Comme un arrière-goût d’inachevé.