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Giorgio Perlasca : l’autre Schindler

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En 1944, face à la banalité du mal qu’incarne Adolf Eichmann, minable fonctionnaire de l’holocauste, Giorgio Perlasca a tenu bon, avec un courage, une astuce et une audace exceptionnels. Comme lui, ils sont des milliers à avoir risqué leur vie pour défendre les victimes des nazis. Le bien serait-il, lui aussi, une chose banale ?


C’est un petit homme nerveux, fluet, ordinaire, qui attend le départ d’un train sur le quai de la gare, à Budapest, pendant l’hiver 1944. S’il n’était pas vêtu d’un uniforme noir, il pourrait passer pour un comptable. Il ressemble à tout le monde, pourrait être n’importe qui. Comptable ? C’était le métier qu’exerçait son père, au sein de la Compagnie des Tramways de Linz dans les années 1910. Lui aussi est dans le transport, il s’occupe de trains et de logistique. Des trains qui contiennent des corps, entassés, étouffés, écrasés, s’en allant vers l’abattoir. Sur le quai de la gare de Budapest, Adolf Eichmann, responsable de la mise en place de la déportation et de l’extermination de millions de victimes, attend que le train parte. Mais le train ne part pas, quelqu’un l’en empêche…

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Adolf Eichmann est né en 1906, à Solingen, en Rhénanie. En 1932, il intègre le parti nazi et devient SS. En 1933, il est sergent-chef. En 1934, il est adjudant. En 1935, il se marrie. En 1936, il est adjudant-chef. Il a son premier fils. En 1937, sous-lieutenant. En 1938, lieutenant. En 1939, il est nommé à la tête du RSHA Referat IV B4, le bureau en charge des « affaires juives et de l’évacuation ». En 1940, il est commandant. Deuxième fils. En 1941, lieutenant-colonel. Sa vie et sa progression dans le système du IIIe Reich sont réglées comme du papier à musique, comme une horloge-suisse, comme la machine de mort inéluctable qu’il met en place à partir de 1942. En 1944, Eichmann prend en charge la question juive en Hongrie. Entre le 15 mai et le 9 juillet, il organise la déportation et la mort de 437 402 juifs hongrois.

« Eichmann, c’est n’importe qui. Il est à ce point anonyme, à ce point semblable à n’importe qui, que j’éprouve une sorte d’anxiété. Il a l’apparence d’un brave petit fonctionnaire. De temps en temps, il essuie ses lunettes en se servant d’un mouchoir blanc qu’il extrait de la poche intérieure gauche de son veston. Avant de remettre son mouchoir dans sa poche, il le plie avec soin. Il a plusieurs crayons de diverses couleurs. Il souligne avec une mine rouge, note avec une mine bleue ou noire. Rien d’un monstre en vérité ! Il a été pendant dix ans, en Argentine, un excellent père de famille ; il vivait modestement, honnêtement. Il aimait sa femme ». (F.Pottecher, Grands Procès, Powers, Adams, Eichmann.)

Décembre 1944. Sur le quai de la gare, à Budapest, Adolf Eichmann attend que le train parte. Mais le train ne part toujours pas. A quelques mètres de lui, il y a une altercation. Un officier SS tient en joue un homme. Cet homme, grand, au maintien fier, vient de faire rentrer deux enfants juifs dans sa voiture, deux enfants condamnés à mort. Quand Eichmann s’approche, l’homme décline son identité : il s’appelle Jorge Perlasca, consul espagnol, et les deux enfants qu’il vient de pousser dans sa voiture sont des enfants espagnols, sous la protection d’un pays neutre. Il menace Eichmann : si les SS font entrer ces enfants dans le train, les conséquences pour une Allemagne déjà affaiblie seront terribles. Eichmann cède et laisse partir les enfants, non sans avoir averti le diplomate : « Un jour où l’autre, de toute façon, nous récupérerons ces enfants ».

L’homme qui vient de tenir tête à l’un des principaux responsables de la machine de mort nazie ne s’appelle pas Jorge. Il n’est pas espagnol. Il n’est pas diplomate. Il vient de réussir l’un de ces coups de bluff incroyables qui lui permettront de sauver plus de 5000 personnes pendant 45 jours, entre les mois de décembre et janvier 1944. Il s’appelle en réalité Giorgio, il est italien, et avec un courage extraordinaire, il a choisi de ne pas s’enfuir quand les Croix Fléchées ont pris le pouvoir à Budapest, au mois d’octobre.

Le 19 mars 1944, la Hongrie est envahie par l’Allemagne. Hitler ne veut plus prendre le risque qu’elle négocie une paix sépar24ée avec les Alliés. Il lance l’opération Margarethe qui aboutit à la mise en place d’un gouvernement à sa botte. Dans les faits, la Hongrie devient un protectorat allemand. Jusqu’au mois de juillet, tous les juifs du pays, qui avaient été relativement épargnés jusqu’ici, sont systématiquement traqués et envoyés en Pologne, dans les camps d’extermination.

Sur les 825 000 juifs hongrois qui habitaient dans le pays en 1939, seuls 225 000 survivront. Dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, plus d’un tiers des victimes gazées étaient hongroises. A une cadence folle, les trains partent de Budapest et s’arrêtent à quelques mètres seulement des chambres à gaz, où les victimes sont débarquées sur des rampes spécialement aménagées. Rapidement, les fours ne suivent plus la cadence des trains, plus de 10 000 victimes par jour. Elles sont brûlées en plein-air, sur d’immenses bûchers.

Pour essayer de réduire l’ampleur du massacre, les ambassades des pays neutres, Espagne, Suède ou Suisse, rédigent des milliers de passeports pour aider les victimes, principalement des juifs et des roms, à fuir le génocide. En août, le gouvernement hongrois parvient à reprendre provisoirement le contrôle, avant d’être chassé à nouveau par les nazis en octobre. Devant les risques qui s’aggravent, la plupart des ambassadeurs quittent le pays et laissent ceux qui restent à leur sort funeste. C’est à ce moment que l’histoire de Giorgio Perlasca glisse de l’opportunité de faire le bien vers l’héroïsme pur.

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Giorgio Perlasca est né en 1910, à Côme. Très jeune, il adopte les idées du parti fasciste et s’enthousiasme de la montée de Mussolini au pouvoir. Il rejoint le parti et participe à la guerre d’Espagne aux côtés du Général Franco. De cet épisode, il sort décoré, avec dans sa poche une promesse du gouvernement espagnol : celle de lui venir en aide n’importe quand, dès qu’il en ferait la demande. Il saura en faire usage plus tard. Pour l’instant, Perlasca continue de croire à l’idéologie fasciste, mais il déchante peu à peu en constatant que Mussolini se rapproche d’Adolf Hitler et adopte des lois raciales anti-juives. Tout en restant fidèle à son engagement, il parvient à prendre ses distances avec l’armée et évite de combattre. En 1939, il est envoyé dans les Balkans pour négocier le ravitaillement en nourriture de l’armée italienne qui se bat sur le front russe.

En 1943, à la suite de la conquête du sud de l’Italie par les armées alliées, le régime fasciste de Mussolini s’effondre. L’Allemagne s’empare du nord du pays et remet le Duce au pouvoir, pendant que Vittorio Emmanuele III, roi d’Italie, contrôle le sud. Les italiens doivent choisir entre leur fidélité au fascisme ou leur fidélité au roi. Giorgio Perlasca choisit la deuxième option. Il se trouve à ce moment-là en Hongrie, un pays de l’Axe, et il est immédiatement emprisonné.

Il parvient à s’échapper quelques mois plus tard et trouve refuge dans l’ambassade espagnole de Budapest. Il y rencontre le consul, Angel Sanz Briz, qui lui fabrique un passeport espagnol au nom de Jorge Perlasca. Le voici libre de se déplacer librement en Hongrie et de fuir le pays quand il le désire. Mais Perlasca reste afin d’aider Sanz Briz, qui s’est lancé dans une vaste opération de sauvetage. En utilisant son statut de diplomate, le consul espagnol a loué des maisons dans toute la capitale, des maisons dans lesquelles il cache des milliers de juifs et de roms, fabriquant des  passeports à tour de bras et organisant la fuite de milliers de personnes. Perlasca décide d’utiliser ses connaissances diplomatiques pour soudoyer, menacer, faire chanter ou corrompre les officiers afin qu’ils ne s’attaquent pas aux asiles créés par Sanz Briz.

Mais en octobre, la situation dégénère. Les Allemands ont chassé le gouvernement hongrois pour mettre les Croix Fléchées au pouvoir, et l’Armée Rouge s’approche de plus en plus. La plupart des ambassadeurs et des diplomates sont rappelés par leur pays. Angel Sanz Briz, qui a déjà accompli un travail exceptionnel, part pour la Suisse. Il demande à Perlasca de venir avec lui. Perlasca refuse.

Le lendemain, avec la fuite des délégations internationales, Budapest sombre dans le chaos. Les Croix Fléchées, considérant qu’elles ont le champ libre, ordonnent la mise à sac de l’ambassade et de toutes les maisons qui étaient sous son autorité. Mais Perlasca leur barre la route et se présente comme le nouveau consul, à qui le gouvernement espagnol a donné les pleins pouvoirs pour faire respecter l’autorité du pays dans les bâtiments extraterritoriaux. C’est faux, mais la ruse fonctionne ! Les Croix Fléchées laissent les maisons tranquilles, pour l’instant. Perlasca fabriquera ensuite lui-même les documents officialisant sa position de consul et il ira les présenter aux autorités qui n’y verront que du feu. Pendant les 45 jours qui vont suivre, Perlasca continuera le travail entamé par Sanz Briz en sauvant de la déportation plus de 5000 personnes, au péril de sa vie, patrouillant nuit et jour pour empêcher les nazis d’attaquer les maisons diplomatiques, jusqu’à se retrouver nez-à-nez avec Eichmann sur le quai d’une gare.

Giorgio Perlasca n’est pas le seul à être resté à Budapest en décembre 1944. Une poignée d’hommes, comme lui, ont risqué leur vie pour sauver le maximum de victimes. Angelo Rotta, archevêque, Friedrich Born de la Croix Rouge Internationale ou encore Raoul Wallemberg diplomate suédois qui sauva à lui seul entre 30 000 et 100 000 juifs, distribuant des passeport à travers les planches des trains sur le point de partir, autant de noms qui figurent aujourd’hui, gravés pour toujours, sur le mur du Jardin des Justes, à Jérusalem.

Quand les Russes entrent dans Budapest, le 13 février 1945, Perlasca est capturé et interrogé pendant quelques jours, avant d’être relâché. Il rentre chez lui, en Italie, et ne raconte son histoire à personne. Ce n’est qu’en 1987 qu’un groupe de juifs israéliens dont les familles avaient échappées au génocide grâce à lui parvient à le retrouver, à Padoue. Avec un grande modestie, il racontera cette aventure incroyable, et le courage grâce auquel il a réussi  à sauver des milliers de vies. Il est reconnu en tant que Juste parmi les Nations par l’État d’Israël en 1989, et s’éteint à l’âge de 82 ans.

« Parce que je ne pouvais pas supporter de voir des êtres humains marqués comme des animaux. Parce que je ne pouvais pas supporter de voir des enfants se faire tuer. Je n’étais pas un héros. J’ai eu une opportunité et je l’ai saisi. J’ai vu des gens autour de moi se faire tuer, et assez naturellement, je n’ai pas pu le supporter. N’importe qui, à ma place, aurait fait la même chose que moi. » (Mordecai Paldiel, Saving The Jews.)

§

Entre  1960 et 1963, c’est-à-dire au moment même où Adolf Eichmann est rattrapé en Argentine par un commando de chasseurs de nazis et conduit en Israël pour être jugé, un sociologue américain est en train de réaliser une expérience qui va contribuer à expliquer la manière dont la machine de mort a pu fonctionner. Stanley Milgram souhaite mesurer l’obéissance des individus face à l’autorité, ainsi que la manière dont la conscience peut être contournée quand les acteurs ne se sentent plus responsables de leurs actes.

« l’être humain est mauvais, foncièrement, dans son essence« 

L’expérience de Milgram est aujourd’hui l’une des expériences sociologiques les plus connues au monde. Ses conclusions sur la soumission à l’autorité sont accablantes : plus de 60% des personnes testées sont capables d’infliger une souffrance extrême à un autre être humain, s’ils considèrent qu’ils ne font qu’obéir à une autorité légitime, à laquelle ils font endosser la responsabilité de leurs actes. Cette expérience a été répétée des centaines de fois, dans des conditions différentes, et les résultats sont toujours plus ou moins les mêmes. Dans une société où la responsabilité est hiérarchisée, le mal est une chose banale.

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La banalité du mal. C’est une idée, presque un slogan, que lancera la philosophe juive Hannah Arendt dans Eichmann à Jerusalem. Elle est frappée par l’étonnante normalité d’Adolf Eichmann lors de son procès. A la place du monstre attendu, dans les yeux duquel se lirait le mal absolu, c’est un petit fonctionnaire nerveux et tristement commun qui s’assoit en alignant ses crayons devant lui.  Eichmann n’est pas un monstre. Eichmann n’est ni un animal, ni un fou, ni un possédé. Eichmann est un rouage d’une bureaucratie, semblable à des millions d’autres, qui a choisi délibérément de ne pas penser.

Ce que déplore Hannah Arendt, c’est la volonté de désigner des coupables nécessairement monstrueux au génocide, quand le procès devrait être celui de la bureaucratie, et la manière dont celle-ci transforme des centaines de milliers d’individus normaux en complices de crimes contre l’humanité. Les 6 psychiatres qui examinent Eichmann sont unanimes : l’architecte de la Shoah n’est pas fou, ni même antisémite. Tous sont obligés de le reconnaître : Eichmann est normal.

Si Eichmann est normal, si le mal est banal, la conclusion qui s’impose est difficile à digérer : l’être humain est mauvais, foncièrement, dans son essence. C’est en partie  parce que cette conclusion est insupportable que le mémorial de Yad Vashem commence, à partir de 1963, dès la fin du procès d’Eichmann, à chercher et recenser systématiquement les hommes qui ont eu un comportement héroïque pendent l’holocauste. Il faut démontrer que si le mal est banal, le bien l’est tout autant. Les Justes de toutes les nations, de toutes les origines et de toutes les cultures le prouvent. Perlasca ne dit pas autre chose : « N’importe qui, à ma place, aurait fait la même chose que moi« .

Alors comment se fait-il que tout le monde ne l’ait pas fait ?

La servitude volontaire, comprise et décortiquée par Etienne de La Boétie dès le XVIe siècle, c’est le confort choisi par l’immense majorité qui, entre petites complicités, paresse et sentiment d’impuissance, avorte sa liberté. Le choix des Justes, celui qu’a fait Giorgio Perlasca et tant d’autres, c’est la réappropriation de cette liberté qui, sitôt qu’elle est admise, implique une responsabilité personnelle permanente. N’importe qui, à la place de Perlasca, n’aurait pas fait la même chose. N’importe qui ne l’a d’ailleurs pas fait.
Sans accuser injustement tout ceux qui n’ont pas agi avec le même courage, il faut au moins reconnaitre la vraie valeur des braves, qui n’est jamais banale. Les Justes, qui ont fait le choix de défendre leurs valeurs avant leurs vies, l’ont fait avec un courage extraordinaire. Le bien, encore aujourd’hui, est toujours une chose extraordinaire.