20150317

La Maladie des autres

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Il y a un peu plus d’un an, Garnett Spears est mort, empoisonné par sa propre mère. L’histoire de cette maman, Lacey Spears, est probablement l’une des plus pathétiques conséquences du Syndrome de Münchhausen par procuration, un trouble du comportement fréquent, pourtant mal connu. Et très révélateur de certains maux de notre société.


Il était une fois Shannon…

Shannon est un sac d’os de 32 ans. Toxicomane, elle est atteinte du virus du Sida. Depuis 6 ans, elle erre dans le Bronx, d’hôpital en centre de soin, en quête d’aide et de soutien. Abusée par son père, elle a quitté la maison familiale à 17 ans et commencé une longue vie d’errance, entre prostitution, drogue et internements. Elle alterne les infections graves et les périodes de rémission, mais son courage, son énergie et ses encouragements illuminent les autres patients du pavillon de santé.

Et Dana…

Le 13 mai, jour de la fête des mères au Canada, Dana Dirr est renversée par une voiture. Par miracle, les médecins arrivent à sauver l’enfant dont elle était enceinte depuis 8 mois et demi, avant qu’elle ne décède. Le lendemain de sa mort, son mari, J.S Dirr, laisse un message sur Internet : « Cette nuit, à 12:02, j’ai perdu l’amour de ma vie, ma femme, la mère de mes enfants et ma meilleure amie« . Le message est posté sur la page « Eli le Guerrier », un blog sur lequel le couple Dirr détaille la lutte de leur fils Eli contre le cancer.

Et aussi Kaycee…

« Merci pour l’amour, la joie, les rires et les larmes. Je vous aime pour toujours« . Ce sont les derniers mots publiés par Kaycee Nicole Swenson avant de s’éteindre à 19 ans, atteinte d’une leucémie. L’émotion suscitée par l’annonce de sa mort a frappé tout le Kansas. Des centaines de personnes suivaient ses rémissions et ses rechutes par le biais d’un blog, qu’elle avait intitulé « Couleurs Vivantes ». Pendant deux ans, elle avaient reçu des milliers de messages de soutien, d’encouragement et de compassion.

Le point commun entre Kaycee, Dana et Shannon, c’est que toutes les trois sont des menteuses. Aucune d’entre elles n’étaient vraiment en train de mourir, pas plus que leurs enfants ou leurs proches. Dans le cas de Dana Dirr, c’est une jeune fille de 22 ans qui avait inventé toute une famille de personnages, jouant elle-même tous les rôles en ligne. Toutes les trois, néanmoins, avaient développé un trouble psychologique très grave, le Syndrome de Münchhausen.

Münchhausen par procuration

Figure majeure de la littérature mondiale, le Baron de Münchhausen était un officier allemand du XVIIIe siècle qui racontait à qui voulait les entendre des histoires toutes plus invraisemblables les unes que les autres. Le syndrome qui porte son nom est un trouble du comportement poussant les personnes atteintes à simuler une maladie dans le but d’attirer l’attention et la compassion. Contrairement à l’hypocondrie, les patients savent qu’ils ne sont pas malades. Et contrairement à la sinistrose, leur but n’est pas d’escroquer de l’argent ou des avantages matériels.

Plus grave encore, le Syndrome de Münchhausen par procuration mène de jeunes parents à empoisonner ou maltraiter leurs enfants, ici aussi dans le but d’attirer la sympathie et la compassion, en se faisant passer pour des parents admirables sur le dos desquels s’accumulent tous les malheurs du monde. Bien que certains pédiatres refusent d’admettre son existence, c’est un syndrome tristement réel, comme le démontre le cas de Lacey Spears. Depuis 2002, 4 femmes en France ont été accusée d’avoir maltraité leurs enfants à cause de ce syndrome. Entre 1992 et 1994, une étude a répertorié 128 cas en Angleterre. Selon les spécialistes, les statistiques seraient sous-évaluées en raison d’un faible nombre de décès : l’intérêt des parents étant de garder l’enfant en vie pour susciter la pitié.

Le choix de Lacey

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Le 2 mars 2015, Lacey Spears a été reconnue coupable d’avoir empoisonné son enfant avec du sodium et d’avoir provoqué sa mort. Sur Facebook, Myspace, Twitter, des centaines de personnes ont suivi pendant 5 ans le long combat de cette mère contre les maladies chroniques de son fils. Quelques jours avant que l’enfant ne meure, le personnel de l’hôpital et la police avait entamé une enquête, soupçonnant Lacey d’être à l’origine de ses hospitalisations régulières. Le taux de sodium présent dans son sang était si élevé que les médecins ne pouvaient plus croire à une pathologie naturelle.

Peu après la mort de l’enfant, les journalistes ont commencé à enquêter sur le passé de cette jeune mère de 27 ans. Ils ont découvert que depuis longtemps déjà, Lacey Spears avait développé un rapport problématique avec la vérité. De 2006 à 2008, Lacey avait gardé JonJon, l’enfant d’une de ses amis. Pendant ces deux ans, elle faisait croire à tous ceux qu’elle rencontrait que JonJon était son propre enfant, pour attirer l’attention, allant même jusqu’à recevoir des aides allouées aux jeunes mamans auprès de l’église locale, postant des photos d’elle et de JonJon avec des légendes telles que « l’amour d’une mère est indescriptible« . Sous l’une des ces photos, quelqu’un demande « Est-ce que c’est le tien ?« , Lacey répond « Oui, c’est l’amour de ma vie, il est né le 14 février« .

Presque depuis sa naissance, et jusqu’à sa mort, Garnett Spears a été nourri à l’aide d’une sonde d’alimentation, un long tube directement connecté à l’estomac, servant à alimenter les enfants ou les patients ayant des problèmes graves pour ingurgiter de la nourriture. C’est un dispositif exceptionnel, qui n’est utilisé que quelques semaines, parfois quelques mois. Garnett a gardé le sien pendant près de 5 ans. C’est à travers cette sonde que sa mère l’empoisonnait en injectant des doses massives de sel. Quand les médecins installent une sonde, ils montrent aux proches comment la changer et s’en occuper. En passant d’un hôpital à l’autre, Lacey Spears a réussi a rester sous le radar des pédiatres qui examinaient l’enfant.

Lacey et son fils s’étaient installés dans une communauté alternative de l’État de New-York. Aux autres membres de la communauté, Lacey racontait que le père de Garnett était un officier de police mort dans un accident de la route en 2011, deux ans après la naissance du bébé. En 2012, elle écrivait sur son blog « Cela fait 365 jours, une année complète, que nous vivons sans Blake, mon âme sœur et le père de Garnett. Cette année a été la plus dure de ma vie« . Les gens qui connaissaient Lacey quand elle habitait dans l’Alabama ne se rappellent d’aucun Blake, et il n’apparaît sur aucune photo. De toute évidence, il n’a jamais existé.

Le véritable père de Garnett, Chris Hill, était un voisin de la jeune fille, une post-adolescente très timide qui était venue toquer à sa porte un beau jour pour lui demander un peu d’aide. Le « coup de main » s’était transformé en une courte relation. Quand Chris Hill s’était rendu compte que Lacey était enceinte, il lui avait proposé de l’épouser, envisageant sérieusement de construire quelque chose avec elle. Très vite, Lacey avait commencé à dire à Chris que Garnett n’était pas son fils, et qu’elle appellerait la police s’il s’approchait d’eux. Les seuls moments pendant lesquels Chris Hill pouvait voir son fils, c’était quand il l’apercevait par la fenêtre, quand Lacey rentrait chez elle.

Lors de son procès, Lacey Spears n’a cessé de clamer son innocence, accusant l’hôpital de négligence, malgré les preuves accablantes qui s’accumulaient devant les jurés. Chez elle, les enquêteurs ont retrouvé les sacs de sel avec lesquels elle empoisonnait son fils. Elle a finalement été accusée de violence volontaire ayant entrainé la mort sans intention de la donner. Quelques jours avant la mort de Garnett, Lacey l’avait photographié sur son lit de mort afin de publier l’image sur Facebook.

©AP (source: http://www.dailymail.co.uk/news/article-2927010/Mom-going-trial-accused-killing-5-year-old-salt.html)

©AP (source: http://www.dailymail.co.uk/news/article-2927010/Mom-going-trial-accused-killing-5-year-old-salt.html)

Internet: facteur aggravant

Avec l’avènement d’Internet, le syndrome de Münchhausen s’est considérablement développé, encouragé par l’anonymat que procure le Web et la relative facilité avec laquelle n’importe qui peut s’inventer une identité virtuelle. Sur les réseaux sociaux, les pires mensonges peuvent être véhiculés par des millions de bénévoles motivés par la solidarité et la compassion. Sans oublier le goût d’Internet pour le sang, la violence et la misère.

Comme il en a toujours été, les maladies, les accidents et la violence virtuelle provoquent une catharsis, nous permettant de faire face à nos peurs sans en subir les conséquences réelles. A l’échelle d’une société, peu importe que les malades soient sincères ou qu’il s’agisse de simulateurs, ils endossent finalement le même rôle en nous offrant l’occasion de pleurer par procuration. Mais entre les fraudeurs et le public en quête d’émotions, les véritables victimes sont les milliers de personnes réellement atteintes de maladies graves, pour qui le soutien d’anonymes est primordial.

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Le syndrome de Münchhausen par Internet est un mal de notre époque, qui ne touche pas seulement ceux qui en souffrent directement, mais aussi la société dans son ensemble par le biais de sa viralité. Tous ceux qui ont soutenu Lacey et son enfant, J.S Dirr, Kaycee ou Shannon ont eu le sentiment d’avoir été victimes d’une escroquerie. S’ils n’avaient pas prêté attention aux mensonges parfois invraisemblables de ces personnes, il n’y aurait pas eu d’histoires à raconter, pas d’articles à écrire, pas de procès, et le jeune Garnett serait peut-être encore en vie. Malheureusement, les escroqueries ne se réalisent jamais sans le concours de ceux qui en sont dupes, et elles fonctionnent d’autant plus quand les victimes se sentent coupables des motivations qui les poussent à accorder leur confiance.

Comme un miroir

L’escroc est toujours le seul coupable d’une escroquerie, aux yeux de la loi et de la morale. Il n’en reste pas moins vrai que c’est souvent sur les facettes les plus sombres de nos personnalités que les bourreaux aiguisent leurs armes. La plupart des victimes de Rocancourt étaient attirées par l’appât du gain. Les pervers narcissiques prennent généralement pour cible des gens qui ont maladivement besoin d’être aimés. D’autres achètent sur Internet des pilules censées les faire maigrir ou leur donner des muscles d’acier sans efforts. Qu’il s’agisse de notre gourmandise, de notre avarice, de notre paresse ou de notre orgueil, les escrocs puisent dans nos faiblesses pour dresser devant nous le miroir de nos vices.

Ce que le Syndrome de Münchhausen par Internet reflète de nos sociétés connectées, en plus de notre voyeurisme, c’est finalement le peu de sympathie réelle que nous avons pour ceux et celles qui peuplent les unités de soin intensif des hôpitaux. C’est notre avidité à partager leurs douleurs et leurs souffrances au moment où nous le désirons, dans les conditions que nous choisissons, avant de nous endormir sous nos couettes bien chaudes. Par le biais d’un clic, d’un like, d’un partage ou d’un commentaire, nous pensons rendre service aux malheureuses victimes du sort. Mais la plupart du temps, toute cette attention n’a qu’un seul but, nous rendre service à nous-même, exorciser nos peurs et avoir le sentiment d’être quelqu’un de charitable. Sous l’apparence d’abuser de notre pitié, ce que le Syndrome de Münchhausen révèle, c’est la cruauté avec laquelle, à l’heure d’Internet, nous consommons la maladie des autres.