20150318

Le mauvais goût, nouvel Eldorado de la Hype?

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Pour appartenir à une famille d’individus, il faut avant tout que celle-ci se distingue du lot. Mais comment faire quand la majorité commence à s’approprier les codes censés élaborer cette distinction et que la terre entière s’est mise à porter une barbe, des lunettes à montures épaisses et des nœuds papillons?


Évoquer les vélos à pignon fixe, chemises à motifs ultra criards façon Parker Lewis ou le concept du bonnet par toutes les saisons, semble une façon quelque peu éculée de parler des hipsters.

D’autant plus que par les temps qui courent, vouloir à tout prix se démarquer du mouvement de la Hype, ou en isoler ses membres pour mieux les stigmatiser est devenu une attitude rendue un petit peu désuète car à force de volonté de se démarquer tout en utilisant des outils et moyens de consommation de masse, comme l’iPhone ou Instagram, les postures, looks et attitudes censées être revendicatives d’une sorte de refus d’appartenir à cette masse justement, ont fini par se répandre au point de créer une nouvelle norme. Et là l’ironie est totale : qu’existe-t-il aujourd’hui de plus commun qu’un hispter?

Un hipster comme les autres

Trop original, tu ressembles à mon mec/pote/voisin/cousin/collègue/libraire !

Trop original, tu ressembles à mon mec/pote/voisin/cousin/collègue/libraire !

En effet, ils sont devenus tellement nombreux qu’ils font quasiment partie du décor, ces mecs plein de tatouages ridicules, barbus, aux cheveux dégueulasses ou à la coupe « saut du lit » savamment étudiée, qui portent des t-shirt à slogan et des jeans trop courts et puis ces meufs qu’on croirait tout droit sorties d’un clip éducatif d’Europe de l’Est tourné dans les Eighties, avec des shorts en jeans remontés jusque sous les aisselles qui leur compriment la teucha, clopes roulées au bec, bottines US Army et manteaux XXL qui a l’air d’avoir été ramassé sur le cadavre d’un clodo après une nuit de gelée, mais qui coûte en vrai l’équivalent de 2 SMIC.

 

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D’un gland par exemple.

Avoir l’air.

Dans un monde d’apparence où la mise en scène de sa propre existence est plus que jamais pratiquée sur les réseaux sociaux, et étroitement liée à l’ampleur galopante de l’importance de la vie virtuelle dans nos sociétés, la dictature du cool s’est désormais imposée et règne en despote absolu.

Clair que sur Facebook, t’es toujours plus chaud de poster un statut gueule de bois/gsm perdu suite à une soirée trashy avec tes potes nihilistes que de parler de tes démangeaisons anales liées à une grosse crise d’hémorroïdes (pourtant tout aussi digne d’intérêt). Les deux font peut-être partie de ta vie, mais ce qui compte, c’est que tes 1481 amis pensent que ton existence est bien plus trépidante que leur réalité de chômeurs / travailleurs exploités…

Avoir l’air, donner l’impression d’avoir une vie trop trop cool, avoir l’air cultivé en lisant les 4èmes de couvertures à la Fnac ou en allant voir des expos nationales avec le même engouement que pour le dernier Avengers, puis discuter de la tournure de plus en plus mercantile que prend le monde en tapotant compulsivement ton smartphone chez Starbucks.

Mais plus fort que les apparences, de tout temps l’être humain a été avant tout obsédé par un besoin d’appartenance. Appartenir à un groupe, un crew, une bande, une communauté peut s’avérer, et aujourd’hui plus que jamais, une source de réconfort à l’heure où la capacité de s’affirmer et de se définir en tant qu’individu entre en perpétuelle concurrence avec toutes sortes de diktats consuméristes imposant de manière de plus en plus insidieuse ce qu’il faut aimer, détester, lire, acheter, ce qui fait bander, pleurer, rire…

 

Quand le subversif est majoritaire…

Et pour appartenir à une famille d’individus, il faut avant tout que celle-ci se distingue du lot. Mais comment faire quand la majorité commence à s’approprier les codes censés élaborer cette distinction et que la terre entière s’est mise à porter une barbe, des lunettes à montures épaisses et des nœuds papillons?

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L’imagination étant visiblement de moins en moins le fort des générations élevées à coups de clics et de zapette, c’est encore une fois vers ce qui existait déjà que se sont tournés les plus frustrés de la singularité devenue norme, et désormais adeptes du « normcore » qui, bien incapables de le réinventer, se sont tout bonnement réappropriés le style de  Jeannine, quinqua à teckel hargneux  (pour elle) et de Jacky, chômeur longue durée, 50 ans, divorcé  (pour lui) :

Exit les sneakers importées, aussi impayables que colorées; à présent le Must, ce sont les Birkenstock portées avec chaussettes hautes. Jupes droites mi-longues en jean, espadrilles et t-shirt unis sont désormais de rigueur pour se distinguer du flot et marquer son appartenance à une catégorie aussi spécifique que tourmentée : ceux qui sont prêts à tout pour faire croire au monde qu’ils se foutent éperdument de leur style mais qui ne vivent que pour et par lui.

Quoi ? on a plus le droit de se fringuer avec ce qu’on chine dans les containers Emmahüs ? depuis quand le sens du style est devenu un privilège réservé aux pauvre ?

Depuis quand le sens du style est-il devenu un privilège réservé aux pauvres ?

Photo d’illustration tirée de melbourneartsclub.com