20150311

L’épopée de Rojava

kobané

Aux confins du Moyen-Orient, une contrée lutte encore et toujours contre l’envahisseur, et a entamé une révolution sociale dont l’expérience est d’autant plus importante que le silence des médias à son encontre est assourdissant. C’est au cœur de la guerre civile syrienne que le territoire autogéré de Rojava est né, constitué de trois cantons autonomes […]


Aux confins du Moyen-Orient, une contrée lutte encore et toujours contre l’envahisseur, et a entamé une révolution sociale dont l’expérience est d’autant plus importante que le silence des médias à son encontre est assourdissant. C’est au cœur de la guerre civile syrienne que le territoire autogéré de Rojava est né, constitué de trois cantons autonomes : Afrin, Kobané et Cizirê. Il est occupé par une partie du peuple kurde qui, répartis sur quatre Etats (la Syrie, l’Irak, l’Iran et la Turquie), constituent le plus grand groupe ethnique sans Etat (plus de 35 millions de personnes). Mais cette confédération transcende les clivages religieux et ethniques, on y retrouve des Arméniens, des Turkmènes, des Arabes sunnites, des Tchétchènes, des Yézidis, etc sur une zone de 18 300 kilomètres carrés.

Rojava, trois forces armées contre Daesh et Bacher El Assad 

Alors qu’avec le printemps arabe, les populations se contentaient de renverser un régime pour se retrouver avec de nouvelles dictatures, on retrouve à Rojava l’ambition d’une révolution sociale durable, où les décisions partent de bas en haut, à partir des communautés de base dans la perspective d’un confédéralisme démocratique inaugurant une modernité autre que celle qui légitime l’existence du capitalisme et de l’Etat. Malgré le silence sur cette révolution, les médias ont toutefois retenu le nom de Kobané, « Stalingrad du Moyen-Orient », qui a vu s’opposer pendant des mois les combattants du Rojava contre les forces de Daesh. Les forces de défense se composent de trois unités combattantes : les Unités de protection populaire (YPG), les Unités de protection féminine (YPG) et l’Asayesh (Force mixte présente dans les villes). L’armée irakienne, bien qu’entraînée par les Etats-unis, n’a pas tenu bien longtemps face aux forces de l’Etat islamique. Au contraire, les forces YPG-PKK ont tenu bon et ont même pu venir en aide aux Yésidis d’Irak. Mais ils ne se sont pas contentés de tels faits d’armes : les Kurdes de Rojava, dans leur lutte contre l’Etat islamique et l’armée de Bachar El Assad, ont entamé une véritable révolution sociale (avec bien sûr tous les dangers et dérives que cela malheureusement comporte) selon les principes dits du « confédéralisme démocratique ».

La Confédération démocratique d’Abdullah Ocalan et du PKK

Le véritable instigateur de cette idée est Abdullah Ocalan, fondateur du PKK (Organisation de Kurdes de Turquie) en 1978, parti à l’origine marxiste-léniniste et toujours sur la liste européenne des organisations terroristes. Actuellement dans les prisons turques, il opère au début des années 2000 une réforme radicale de la ligne de son parti, rompant avec les thèses marxistes et lui donnant une visée plus libertaire, inspirée des thèses de l’anarchiste américain Murray Bookchin. Dans sa brochure Confédéralisme démocratique, il rend ainsi compte du régime envisagé : « On peut qualifier ce type de gouvernance d’administration politique non-étatique ou encore de démocratie sans Etat. Les processus démocratiques de prise de décision ne doivent pas être confondus avec les processus auxquels les administrations publiques nous ont habitués. Les démocraties gouvernent, là où les Etats se contentent d’administrer. Les Etats sont fondés sur la force, les démocraties se basent sur le consensus collectif. Les postes de responsabilité de l’Etat sont attribués par décret, bien qu’ils soient en partie légitimés par des élections. Les démocraties fonctionnent avec des élections directes. L’Etat considère légitime l’usage de la coercition, tandis que les démocraties reposent sur la participation volontaire. » (Abdullah Ocalan, Confédéralisme démocratique, International Initiative Editions, 2011, p.23).
A cela il ajoute : « (…) le niveau local est le niveau où les décisions doivent être prises. Cependant, la vision sous-tendant ces décisions doit être en lien avec les questions globales. Nous devons nous rendre compte que même les villages et les quartiers urbains ont besoin d’une structure confédérale. Tous les domaines de la société doivent s’auto-administrer et tous les niveaux de la société doivent être libres de participer. » (p.29) En 2004, Abdullah Ocalan prend contact par l’intermédiaire de ses avocats avec Murray Bookchin afin d’entamer un dialogue constructif. Malheureusement, l’âge avancé de Bookchin (83 ans) ne permet pas cet échange. Ce dernier aura toutefois le temps d’envoyer un message au peuple kurde, lu lors de la seconde Assemblée générale de Kongra-Gel, annonçant l’espoir qu’il plaçait en lui pour fonder une société réellement libre et égalitaire, avec notamment l’appui de Ocalan. En 2006, alors que Bookchin vient de décéder, l’Assemblée du PKK affirme que ses thèses « sur l’Etat, le pouvoir et la hiérarchie seront mises en œuvre et réalisées dans notre lutte…Nous mettrons cette promesse en pratique comme la première société qui établit un Confédéralisme démocratique tangible. »

Les combattants libres du Rojava

 

Solidarity-Rojava

Le territoire auto-administré de Rojava semble constituer les prémisses d’un tel vœu. Le préambule de la Constitution, nommée Contrat social, stipule que « les territoires de la démocratie autogestionnaire n’admettent pas les concepts d’Etat-nation, d’armée nationale ou de religion d’Etat, de gestion centralisée ou de pouvoir central, mais sont ouvertes à des formes compatibles avec les traditions démocratiques pluralistes, ouvertes à tous les groupes sociaux et toutes les identités culturelles, à la démocratie athénienne, et à l’expression des nationalités à travers leurs organisations. » Dans le Manifeste du Tev-Dem le rôle des communes est ainsi décrit comme suit, fidèle à la tradition libertaire qui remonte à la commune de Paris : « Les communes sont les plus petites cellules et les plus actives. En pratique, elles constituent une société prenant en compte la liberté des femmes, l’écologie, et où est instituée la démocratie directe. Les communes oeuvrent à développer et à promouvoir des commissions. Sans rien attendre de l’État, celles-ci cherchent par elles-mêmes des solutions aux questions sociales, politiques, éducatives, de sécurité et d’autodéfense. Les communes instituent leur propre pouvoir en construisant des organismes tels que les communes agricoles dans les villages, mais aussi des communes, coopératives et associations dans les quartiers. Il faut former des communes dans la rue, les villages et les villes, avec la participation de toutes et tous les habitants. Les communes se réunissent chaque semaine, et prennent leurs décisions au grand jour, avec leurs membres de plus de 16 ans. »

la révolution ne se trouve pas dans un horizon comme un lointain lendemain qui chante, prétexte pour faire avaler toutes les couleuvres contre-révolutionnaires

Le programme de Tev-Dem, basé sur l’autogestion, l’écologie, le féminisme et la démocratie directe, a vite consisté à organiser des groupes de base dans les rues, dans les quartiers des villes afin de débattre des questions sociales et mettre en pratique ses principes directeurs. Comme dans la plupart des révolutions authentiques, telles qu’on a pu le voir dans l’histoire par exemple en Ukraine en 1917 ou en Espagne en 1936, il ne s’agit pas de gagner la guerre pour ensuite commencer la révolution sociale mais bien de commencer tout de suite la révolution. Il y a plusieurs raisons à cela : tout d’abord, la révolution ne se trouve pas dans un horizon comme un lointain lendemain qui chante, prétexte pour faire avaler toutes les couleuvres contre-révolutionnaires (ce qui s’est malheureusement confirmé dès le début de la révolution russe). D’autre part, c’est paradoxalement parce que les conditions matérielles sont mauvaises que la révolution sociale était nécessaire, apportant ainsi un espoir aux habitants venant compenser les terribles conditions qu’entraîne la guerre. C’est ainsi notamment qu’en plus d’une véritable révolution politique (au sens d’une démocratie radicale), une réforme du système monétaire a été entamée (les intérêts par exemple sont interdits), et a été instauré un prix maximum pour certaines denrées alimentaires (comme les sacs de farine).

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Un révolution au milieu du chaos

Cette révolution s’inscrit dans une région aux tensions géopolitiques complexes, héritière de traditions culturelles et politiques qui le sont tout autant. Cette complexité est prise en compte à l’encontre de toute idéologie qui viendrait nier le problème national ou au contraire en hypostasier un aux dépens des autres : « Le confédéralisme démocratique repose sur le vécu historique de la société et son héritage collectif. Il ne s’agit pas d’un système politique moderne et arbitraire mais bien du résultat de l’histoire et de l’expérience accumulée par la société – c’est-à-dire du vécu de celle-ci. » (Ibid., p.25) Or précisément la question politique, dans sa forme de la démocratie radicale, est précisément susceptible de renforcer la cohésion de la société notamment dans sa composante pluraliste. Ocalan remarque par ailleurs la force d’Israël à cet endroit (encore que sur la question du pluralisme ethnique il y a matière à débats) : « La faiblesse des Etats-nations arabes par rapport à Israël, qu’ils considèrent comme leur rival, n’est pas seulement le résultat du soutien qu’apportent les puissance hégémoniques à celle-ci. La force de la démocratie interne et des institutions communales israéliennes joue un rôle bien plus important. Au cours du siècle dernier, le nationalisme et l’islamisme radicaux n’ont fait qu’affaiblir les sociétés de la nation arabe. » (Ibid., p.38) La révolution dans un seul pays n’est toutefois pas tenable bien longtemps, et pour lier le local au global, « (…) il nous faut établir une plateforme de sociétés civiles nationales, c’est-à-dire une assemblée confédérée, afin de s’opposer aux Nations Unies, qui sont une association d’Etats-nations sous la direction de grandes puissances. » (Ibid., p.33) Vaste programme.

L’enthousiasme ne doit cependant pas occulter certains éléments susceptibles d’être fossoyeurs de cette révolution, il suffit par exemple d’évoquer le massacre d’Amuda en juillet 2013, où des Unités de protection du peuple (YPG) ont ouvert le feu sur des manifestants désarmés, ou encore la fermeture de la station de radio indépendante Arta en février 2014. La vieille garde du PYD a conservé une organisation autoritaire, avec le danger du culte de la personnalité d’Ocalan alors que la plupart des kurdes aspirent à l’égalité et commencent à exercer des formes de démocratie directe. « La psychanalyse, disait Deleuze, c’est comme la révolution russe, on a jamais trop su quand ça a commencé à foirer. » Gageons que la révolution de Rojava ne connaisse pas leur sort, et que si c’était le cas elle laisse gravé dans les âmes une empreinte permettant de ressusciter un espoir légitime.