20150331

Podemos, qu’est-ce que la révolte?

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Qu’est-ce que Podemos ? Un parti de révoltés. Pourquoi ? Parce que c’est un parti qui dit non. Qué no, qué no, qué no nos representan, scandaient les indignés en 2011. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un parti qui dit oui, dès son premier mouvement. Sí se puede, sí se puede est un autre slogan des manifestations.


Par Thomas Misiaszek, philosophe agréé et Sacha Bourgeois-Gironde, professeur d’économie.

Qu’est-ce que Podemos ? Un parti de révoltés. Pourquoi ? Parce que c’est un parti qui dit non. Qué no, qué no, qué no nos representan (Non, ils ne nous représentent pas), scandaient les indignés en 2011. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un parti qui dit oui, dès son premier mouvement. Sí se puede, sí se puede (Oui, nous pouvons), est un autre slogan des manifestations.

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Ces premières lignes, empruntées au premier chapitre de L’homme révolté (A.Camus, 1951), tracent un parallèle entre la formation menée par Pablo Iglesias et l’idée de révolte formulée par Camus. Car le raisonnement d’Albert, articulé autour de l’idée de frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, offre une clé d’analyse à l’évolution de Podemos. Le mouvement des indignés s’est d’abord construit, comme l’homme révolté, autour d’un refus. Celui-ci sépare ce qui, selon eux, est constitutif d’un système politique jugé injuste de ce vers quoi il devrait tendre. En somme, il trace une frontière qui se définit, selon les mots de Camus, par « un refus catégorique d’une intrusion jugée intolérable et […] la certitude confuse d’un bon droit. »

Quel est le contenu de ce refus, de cette injustice d’abord dénoncée par les indignés et aujourd’hui canalisée par Podemos?

Dans un récent ouvrage, Disputar la democracia. Política para tiempos de crisis (Disputer la démocratie. Politique pour temps de crise), Pablo Iglesias offre une vision personnelle, mais partagée par bon nombre de sympathisants de Podemos, de l’histoire contemporaine espagnole. Il y décrit les luttes de pouvoir de l’Espagne du début du XXème siècle à nos jours et s’attarde particulièrement sur la crise économique actuelle. Celle-ci a pour Iglesias permis de mettre en lumière deux éléments fondamentaux à la compréhension de la révolte de Podemos. Il s’agit d’une part du projet politique d’une internationale de la finance, appelée Parti de Wall Street, et d’autre part de la remise en cause du régime politique espagnol issu de la transition démocratique.

Pablo qui n'est pas le troisième fils de Jules (on précise)

Pablo qui n’est pas le troisième fils de Jules (on précise)

Le Parti de Wall Street est défini comme une entité ayant une forte conscience de ses propres intérêts et composée de l’élite du système économique international. Son objectif est clair: consolider le pouvoir de la finance. Si le parti existait déjà bien avant l’éclatement de la crise actuelle et si ses acteurs n’en ont pas toujours été aisément identifiables, ils sont aujourd’hui connus. Il s’agit pour Pablo Iglesias »[…] du parti qui mena un coup d’État mou à Washington, obligeant le gouvernement des États-Unis à injecter des milliards de dollars d’argent public dans le système bancaire. [Le Parti de Wall Street] est le parti dans lequel milite Angela Merkel, celui qui contrôle la Banque Centrale Européenne, la Commission Européenne et le FMI. C’est le parti qui définit les plans d’ajustement structurel dans les pays périphériques et les programmes d’austérité dans le Sud de l’Europe. C’est le parti qui a élaboré le Traité de Maastricht, ses critères de convergence et le Pacte de Stabilité et qui est aujourd’hui à l’origine des négociations entre l’Europe et les États-Unis pour le Traité de Libre Échange Transatlantique. »
En Espagne, il compterait ses plus fidèles représentants parmi les partis au pouvoir depuis plus de 30 ans, à savoir le Parti Populaire (PP) et le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE). Le Parti de Wall Street est accusé d’avoir peu à peu démantelé l’État-Providence en Europe, d’avoir depuis 2008 injecté des milliards d’euros d’argent public pour sauver la dette des banques et d’avoir passé la facture aux citoyens sous forme de politiques d’austérité budgétaire et d’augmentation des impôts. L’idée est ici de dénoncer une structure supranationale, sans légitimité démocratique, et agissant au nom d’un principe visant à privatiser les bénéfices et socialiser les pertes. Après avoir décrit les gains du secteur bancaire, la constante dégradation du coefficient de Gini (qui mesure les niveaux des inégalités économiques) entre 2008 et 2012, l’augmentation du nombre de millionnaires, l’enrichissement des dirigeants des entreprises de l’IBEX 35 et l’outrageant niveau de fraude fiscale des grandes entreprises et fortunes du pays, Pablo Iglesias conclut: « il faut le dire clairement: l’Espagne a été gouvernée pour permettre aux riches de voler les citoyens. […] Est-il possible de donner un nom à ces voleurs? Bien sûr. »

« Toute valeur n’entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur« 

Examinées froidement, ces accusations peuvent paraître disproportionnées. Elles n’en représentent pas moins une perception partagée par une grande partie de l’opinion publique espagnole, persuadée d’être flouée par la gestion d’une crise économique considérée comme una gran estafa, une grande arnaque. En ce sens, cette crise économique s’est progressivement étendue au domaine politique via un sentiment d’injustice. Ce débordement est caractéristique de la révolte théorisée par Camus. Les révoltés, dans le cas présent les indignés en 2011, font, au sens propre aussi bien qu’étymologique, d’abord volte-face. Dans une société marquée depuis de nombreuses années par une paix (passivité?) sociale, ils s’opposent à ce qu’ils jugent être une gestion néfaste de l’économie, se réunissent, crient leur indignation. « Toute valeur n’entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur« , écrit Camus. Cette valeur, c’est ici l’aspiration à davantage de justice sociale. Rapidement, elle dépasse la simple sphère économique pour revendiquer plus de transparence et de démocratie. Camus poursuit: « la révolte fracture l’être et l’aide à déborder. Elle libère des flots qui, stagnant, deviennent furieux. […] Le révolté, dans son premier mouvement, refuse qu’on touche à ce qu’il est. Il lutte pour l’intégrité d’une partie de son être. Il ne cherche pas d’abord à conquérir, mais à imposer. » Les indignés, avant l’apparition de Podemos, cherchaient dans cette ligne moins à conquérir le pouvoir qu’à imposer leurs valeurs. Ils ouvraient cependant par là une remise en cause du modèle politique espagnol en vigueur depuis la transition démocratique.

 

Une révolte politique

Le volet politique de la révolte de Podemos tourne autour de cinq axes principaux mentionnés dans l’ouvrage de Pablo Iglesias. Ceux-ci sont (1) le système bipartiste de partage du pouvoir entre PP et PSOE, (2) la corruption érigée en forme de gouvernement, (3) le système de « caste » ou monopole du pouvoir par des élites politiques et économiques, (4) les dysfonctionnements structurels de la justice, et (5) la répression policière.

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Pour la majorité des indignés, les deux partis qui s’alternent au pouvoir depuis 1982 ne présentent que d’infimes différences. Le PSOE défendrait la permanence d’un État-Providence à condition que celui-ci ne pèse pas excessivement sur la dette publique, alors que le PP se chargerait de le démanteler en s’assurant de ne pas fondamentalement remettre en cause l’ordre public. En outre, les deux partis s’accordent sur les principales questions de politique économique nationale, telle que la réforme constitutionnelle de 2011 qui inscrit dans la constitution la notion d’équilibre budgétaire, assumant ainsi la soumission du pays au Parti de Wall Street. PP et PSOE partagent également aux yeux des indignés une singulière conception de la démocratie. Celle-ci serait définie comme un régime où le pouvoir est partagé entre ces deux partis et où l’émergence d’une troisième force pouvant menacer cette dialectique « gouvernement-opposition » se devrait d’être combattue.

Cette conception est intimement liée à l’idée d’une corruption généralisée des partis au pouvoir. Les dernières années ont en effet été le théâtre d’un nombre incalculable de scandales politico-financiers. Actuellement, entre 500 (selon le journal conservateur ElMundo) et 1000 (selon Pablo Iglesias) personnalités politiques sont impliquées dans des cas de corruption. Les noms de Gürtel, Bankia, Bárcenas, Noos, « tarjetas black », ERE, Palma Arena sont tous tristement célèbres en Espagne pour leur référence à des malversations touchant la quasi-totalité des partis politiques et tous les niveaux de l’État, du plus local à la famille royale. Dans ce contexte, la justification des partis au pouvoir selon laquelle la corruption ne concernerait qu’un nombre isolé de cas en comparaison à la totalité du personnel politique ne prend pas. Une grande partie des citoyens espagnols est convaincue que celle-ci est consubstantielle au mode de gouvernement actuel et fait de sa suppression un des grands défis nationaux.

L’idée d’un régime délétère qu’il conviendrait d’assainir est également alimentée par la conviction d’une collusion entre milieux politiques et financiers. Ceux-ci fonctionneraient en vase clos, les hommes et femmes politiques rejoignant à la fin de leur mandat les conseils d’administration des grandes entreprises et vice-versa. Ce système de « portes tournantes » est ce que Podemos désigne sous le nom de « caste ». Cette cooptation entre élites politico-financières accentue la perception de trafics d’influence et de conflits d’intérêts incompatibles avec l’exercice d’une fonction au service de l’intérêt général. La « Berlusconalisation », selon les mots d’un dirigeant socialiste, de la vie politique espagnole dans laquelle les grandes fortunes entrent en politique et les politiques rejoignent les hautes sphères financières démontre, pour bon nombre d’indignés, la corruption structurelle du monde politique.

Cette idée force se retrouve également dans l’impression d’un système judiciaire particulièrement indulgent à l’égard des élites. « Dans notre pays, la condamnation de politiques ou de banquiers à de la prison ferme a toujours été exceptionnelle », écrit Iglesias. Dans le même temps, plusieurs juges espagnols, dont le cas le plus célèbre est certainement celui du juge anti-terroriste Baltasar Garzón, ont été eux-mêmes jugés et destitués pour abus de pouvoir. Dans le cas de Garzón, qui enquêtait avant d’être destitué sur les crimes du franquisme, le procureur argentin de la Cour Pénale Internationale, Luis Moreno Ocampo, expliquait déjà en 2003 : « Parce qu’il s’est attaqué à tant de milieux différents, Garzón ne peut qu’être rejeté par les élites. C’est un homme qui attire l’admiration du peuple et la haine des élites. » En 2010, un sondage indiquait que 61% des Espagnols estimaient Garzón victime d’une persécution judiciaire.

Parallèlement à cette justice à plusieurs vitesses, une large proportion de la population dénonce une fuite en avant sécuritaire de l’Espagne actuelle. La « loi de sécurité citoyenne », communément appelée « loi baillon » et adoptée le 11 décembre 2014, limite et pénalise largement le droit de manifestation. La loi, qui réunit 82% des Espagnols contre elle, provoque également un tollé à niveau international. L’ex-commissaire européen aux droits de l’Homme Nils Muiznieks se demandait ainsi il y a un an si ces restrictions étaient vraiment nécessaires dans une société démocratique, alors que le fondateur de Human Right Watch dénonçait récemment qu’il lui « paraît que le gouvernement espagnol agit comme s’il était apeuré et peu sûr de lui. S’il avait confiance en lui, en ses politiques, il n’aurait pas élaboré la loi baillon, il ne limiterait pas le droit de protestation. »

 La confuse certitude du bon droit…

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L’ensemble des mesures ici mentionnées, de la soumission du gouvernement aux puissances financières internationales à la corruption jugée consubstantielle au régime institutionnel actuel, est ce qui pousse l’ensemble des indignés, à travers Podemos, à se révolter et exiger un changement. Les dizaines de milliers de manifestants réunis pour la « Marche pour le Changement » le 31 janvier dernier dans les rues de Madrid témoignent de cet engouement et de la force de l’opposition au gouvernement. Tout le travail de Podemos consiste maintenant à transformer ce que Camus appelle la “certitude confuse d’un bon droit”, issue du mouvement de la révolte, en un programme électoral précis.

Celui-ci est aujourd’hui, comme c’est le cas pour le PSOE et le PP, encore en cours de préparation. La réflexion tourne actuellement autour de deux composantes. La première est constituée de cinq résolutions adoptées lors du premier congrès de Podemos en Septembre dernier: la défense de l’éducation, l’adoption de mesures anti-corruption, la mise en place d’une politique sociale du logement, la défense du système de santé publique, et un audit et une restructuration de la dette. La seconde composante est constituée de quinze mesures économiques anti-austérité contenues dans un document intitulé « Un projet économique pour les gens » et préparées par deux universitaires conseillers de Podemos. Cette approche a récemment été adoubée par l’économiste Thomas Piketty qui, dans une longue interview avec Pablo Iglesias, se rapproche nettement des idées du parti.

Le défi des révoltés, écrit Camus, revêt sur le long terme une double nature. Il s’agit tout d’abord de parvenir à maintenir la tension exigée par la révolte et d’éviter l’écueil du conformisme, qui reviendrait à la négation des principes même du soulèvement originel. Le second écueil est celui de « l’égarement révolutionnaire, […] faisant passer sous la promesse de la justice absolue l’injustice perpétuelle« . Si la révolte pouvait fonder une philosophie, poursuit l’auteur, ce serait une philosophie des limites. Podemos jouit aujourd’hui indubitablement, et à la différence tant du PSOE que du PP, de l’aura du révolté. Mais son rôle est celui d’un funambule.