20150306

Vis ma vie en mode selfie

guich

Au départ, c’était pour faire genre, puis ce fut pour passer le temps et montrer que l’on était quelqu’un de « demandé », alors que non. Puis c’est devenu quelque chose d’obsessionnel, de viscéral. Qui tend à s’étendre à toutes les générations. A savoir, vivre par procuration de son smartphone et non plus de l’interaction qui se crée réellement avec la personne en face.

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Au départ, c’était pour faire genre, puis ce fut pour passer le temps et montrer que l’on était quelqu’un de « demandé », alors que non. Puis c’est devenu quelque chose d’obsessionnel, de viscéral. Qui tend à s’étendre à toutes les générations. A savoir, vivre par procuration de son smartphone et non plus de l’interaction qui se crée réellement avec la personne en face.

Mais où va-t-on ?

Directement sur la Toile, car la vie, la vraie, passe plus que jamais par son exposition que son vécu en soi. C’est un parti pris mais il semblerait qu’un nouveau socle de la Pyramide de Maslow soit né, ou plutôt qu’une virgule se soit rajoutée donnant le sens suivant : besoins physiologiques VIRGULE besoins numériques.

Ce n’est désormais non plus un « phénomène de société » mais quelque chose devenu monnaie courante. La relation à l’autre se présente de manière triangulaire où l’interaction entre deux personnes se transforme en une interaction incluant totalement les smartphones présents, ayant leur part entière lors de l’échange. Au même titre qu’une tierce personne, elle peut interrompre un débat par un texto, un appel, une notification Facebook, un Snapchat, un like Instagram, mails, Twitter, Dubsmash et autres outils de « lien social virtuel ». Au détriment du « vrai lien » (au sens physique de la chose) qu’il y a en cours avec la personne présente en face.

LE SELFIE DES LA DESCENTE D’AVION

Cette émergence de l’instantané, grâce à des réseaux de plus en plus performants, a développé la notion selon laquelle on a besoin de communiquer parfois même avant de voir. Comme de se géolocaliser sur Facebook quelques secondes après l’atterrissage dans un aéroport, et ce avant même de relever la tête et de voir le (nouveau) monde qui nous entoure.

La suprématie du paraître emporte tout sur son passage. Je me rassure en prouvant que j’existe dans la vie virtuelle, que je suis vu. Le besoin d’être aimé est poussé à son paroxysme. Et si vous êtes en mal d’exemples « concrets », il suffit d’observer le bal des portables des touristes devant l’Opéra Garnier ou encore l’Arc de Triomphe. Vous pourrez assister à un véritable documentaire sur la vie sociale média et individuelle vécue par certaines personnes. D’abord je sors du bus, je dégaine ma tablette ou mon smartphone, je regarde le paysage à travers l’écran, je sélectionne, fais le selfie et m’empresse de trouver la borne Wifi la plus proche pour le partager. Ensuite, et seulement ensuite, je la montre à mon voisin qui fait la même chose à côté. La primeur de l’échange n’est donc plus avec mon voisin mais plutôt avec les personnes présentes à des milliers de kilomètres.

Se contenter du « moi » devant le reste du monde avant même de se préoccuper de la personne qui me fait face… Des automatismes venant donner le sentiment biaisé que la personne contrôle tout, alors qu’en réalité, de par l’isolement que ce comportement implique et la cyberdépendance croissante, il est au contraire plus facile de manipuler à grande échelle…

Tu t'es vu(e) quand tu selfies ?

Tu t’es vu(e) quand tu selfies ?

BIG BROTHER AIME LES OBJETS CONNECTES

Cette nouvelle mine d’or sociale, exploitée en toute discrétion par de grands groupes, a pour but d’absolument tout connaître de l’individu, afin de mieux le guider dans ses achats, ses envies et même ses amours ! Facile, puisque (presque) tout est mis en œuvre pour que goûts, humeurs, « like, dislike », photos, famille, envies, récurrence des achats soient communiqués par l’utilisateur en question… Toutes ces informations, recueillies en base de données, sont précieuses pour tout organisme à des fins commerciales, politiques, autres. Ainsi, le reportage de Keep In News, pour Envoyé Spécial de juin 2014, nous apprend que les objets connectés, présentés comme des amis du quotidien, sont en réalité de nouveaux canaux de collecte d’informations sur les personnes et, ainsi, autant de données monnayables à l’insu des individus. Un marché qui devrait représenter, selon les estimations précisées dans le reportage, près de 1000 milliards de dollars en 2020, ouvrant la voie à long terme à ce que l’individu, croyant tout contrôler grâce à de nouveaux objets connectés, soit en réalité complètement berné, puisque ceux-ci transmettent des informations aux fabricants à son insu. Donc le rêve d’un homme, maître incontesté de son destin, ne serait-il pas lui aussi virtuel ?

Les nouvelles technologies viennent aussi répondre à un problème d’ordre démographique. En effet, fin 2014, nous étions plus de 7 milliards d’êtres humains sur Terre. Face à des chiffres toujours plus en hausse, réseaux sociaux, objets connectés et internet restent des outils de taille pour communiquer, bien sûr, mais aussi contrôler la sécurité, mesurer et surtout prévoir tout mouvement de masse.

Mais restons objectifs, car tout n’est pas à rejeter en bloc. Internet est aussi un formidable outil d’accès à la culture, aux connaissances, et jamais dans l’histoire un outil n’avait pu réunir et mettre en relation autant d’êtres humains de façon quasi instantanée. Au début des années 90, lors de l’essor d’internet et des ordinateurs auprès de la population, internet était comparé à une immense bibliothèque complètement dématérialisée (malgré le fait qu’il y avait déjà des kilomètres de serveurs de stockage d’informations) où l’on pouvait, grâce à un ordinateur connecté, avoir accès à un nombre quasi illimité d’ouvrages et d’informations.

Posséder un ordinateur était alors une chance. Celle de gagner du temps et d’apprendre plus vite sur tous les types de sujets présents. Un statut d’élite aujourd’hui banalisé par le progrès des technologies rendu possible, entre autres, par les recherches et les résultats obtenus au CERN sur la nanotechnologie, permettant la miniaturisation à l’extrême des technologies. De quoi expliquer ainsi notamment pourquoi, en seulement quinze ans, votre ordinateur tient dans la paume de votre main.

SOCIALISME NUMERIQUE

Si t'es vilain, Anonymous viendra te chercher des noises.

Si t’es vilain, Anonymous viendra te chercher des noises.

A l’opposé de l’image purement individualiste, internet a aussi permis l’essor d’une nouvelle forme de socialisme, où les groupes, communautés, forums, sont le fruit d’une culture de l’entraide. Deux exemples symboliques : le « crowdfunding », ou  « financement participatif », qui permet à n’importe quel internaute de financer, à sa manière, un projet, d’aider un artiste… L’entreprise française MyMajorCompany en est un bel exemple (concret). Ou encore le collectif mondial de hackers « Anonymous » qui revendiquent, derrière leurs actions, la défense de la liberté d’expression, venant succéder à la première vague de révélations à grande échelle avec les affaires de WikiLeaks ou, plus récemment, l’attaque du site web du ministère de la Défense suite aux débordements contre la construction du barrage de Sivens.

D’un point de vue typiquement personnel, dans le monde d’aujourd’hui, si nous poussons la caricature à l’extrême, exister, c’est être dans l’inexistant physique : internet.

Mais revenons à notre interaction entre deux personnes. Nous pouvons tout à fait admettre que les smartphones, si banalisés dans notre quotidien soient-ils, font bel et bien partie de « nous ». Il ne faut pas non plus s’offusquer, ni jouer le « vieux-con-réac-nostalgique », mais accepter l’évolution et aller dans son sens. Voilà qui semble être la plus noble des décisions à prendre. Après tout, que font deux personnes après s’être rencontrées ? Elles échangent leurs numéros de téléphone portable, puis s’ajoutent sur Facebook et peut-être que ce sera la naissance d’un autre type d’échange, quasi préhistorique : un café, du temps partagé « pour de vrai ».

LE NET COMME AVANCEE SOCIALE

Internet avance, et les connexions mobiles sont en mesure de passer au premier rang devant celles des ordinateurs « classiques ». Et ce, notamment, dans les pays en voie de développement, comme le démontre l’article de l’agence Ecofin qui met en lumière que « l’Afrique Subsaharienne détient le plus fort dynamisme mondiale en téléphonie mobile ». Constat appuyé par le rapport, cité dans ce même article, de l’Association des Opérateurs Mobiles GSMA qui montrait qu’entre 2007 et 2012 « le nombre d’abonnés aux services de téléphonie du sud Sahara a augmenté de 18% chaque année, soit la meilleure performance mondiale ». Toujours selon la même source, « l’Afrique subsaharienne devrait compter 346 millions d’abonnés uniques ». Des chiffres renversants, qui viennent appuyer le fait que notre monde social d’aujourd’hui et de demain, passera plus que jamais par les réseaux mobiles et sociaux.

Cela veut-il dire que si je décide de me déconnecter dans tous les sens du terme, plus aucune terre « vierge d’antenne relais » n’existe ? Suis-je condamné à être relié à jamais à mes proches, mes amis et des centaines de cons ? Merde. Mais c’est comme ça.

Enfin, selon les dernières estimations de l’Insee, un enfant sur deux né en 2013 a des chances en France d’être centenaire. Ce qui laisse aisément imaginer les vagues de progrès technique et numérique auquel il va assister. Mais ce qui reste le plus fascinant chez l’homme, c’est sa capacité d’adaptation. Nous-mêmes qui écrivons cet article, au risque de vous surprendre, ne sommes pas réfractaire à internet ou aux réseaux sociaux. Encore moins aux nouvelles technologies qui nous permettent de rester proche de ceux qu’on aime. Nous ne vivons pas non plus comme au Moyen-Age, mais essayons simplement de faire prendre conscience de la modification de notre rapport à l’autre et que, malgré sa banalisation, l’homme ne peut se satisfaire exclusivement des seuls échanges numériques. Le film Her de Spike Jonze (2013) en est un illustre exemple.

Conscients de ne pas être, de loin, les premiers à aborder le sujet, notre conseil est le suivant : demain, dans la file d’attente de la cantoche pourrie, dans le métro et ses relents de pisse, et même à La Poste ou dans la salle d’attente du médecin, au lieu de vous tordre les cervicales sur votre écran, envoyez  un vrai « like » à la vie.