20150421

La Justice, vite !

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« La Justice nique sa mère ! ». D’accord, mais rapidement alors, parce qu’on a pas toute la journée ! Au Palais de Justice, il faut moins de temps pour juger un cas que pour regarder un épisode de Friends. C’est l’époque, ma bonne dame, tout va trop vite.


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Le Palais de Justice, en plein cœur de l’Île de la Cité, à Paris. Passez sous les arcades, à gauche dans la Cour de Mai, puis contournez la Sainte-Chapelle.  Première à droite en entrant, un grand « 25 » est inscrit au dessus de la porte. C’est ici que, tous les samedis après-midi, à partir de 13h30, on juge en comparution immédiate. La comparution immédiate, c’est une procédure qui permet de désengorger les tribunaux en jugeant rapidement les cas les moins litigieux, qui ne requièrent pas, selon le parquet, de grandes investigations. Dès la fin de leur garde-à-vue, les prévenus prennent place sur le banc en attendant le jugement et l’éventuelle sanction. C’est ici que se donne le spectacle de la délinquance ordinaire et des affaires quotidiennes.

Quand le président entre, tout le monde se lève. C’est quasiment le seul instant solennel de la journée. Le reste est un mélange de formalité et de petits drames personnels. En une après-midi, 13 affaires vont être jugées. Entre 20 et 30 minutes par cas, pour résumer les faits, comparer les versions, tenter de se faire un portrait du prévenu, entendre les parties civiles, écouter la réquisition du procureur, la plaidoirie de l’avocat et finalement trancher par un verdict. C’est bien peu, car aucune affaire n’est simple : les versions divergent, les faits ne sont pas clairs, le dossier présente des lacunes et l’on ne peut se faire qu’une idée très sommaire du parcours de celui qu’on accuse, et donc, au cas où il serait déclaré coupable, de la peine la plus adaptée à son cas précis.

A l’ouverture de la séance, les prévenus sont présentés à la cour, ils déclinent leurs noms, dates et lieux de naissance, l’endroit où ils habitent (quand ils habitent quelque part), et le président énonce les faits qui leurs sont reprochés. Dès ce début de séance, on bute sur une première pierre. Le président demande à l’un des prévenus sa date de naissance. Il faut qu’il répète quatre fois pour qu’on comprenne ce qu’il est en train de dire : il est né au Gabon, le 5ème mois de l’année 1998. 1998 ? Il aurait donc 17 ans, alors qu’il en parait 30. En fait, il ne connaît pas sa date de naissance, il pense qu’il est majeur, c’est tout ce qu’il sait… Finalement, le président décide qu’il ne sera pas jugé aujourd’hui.

Les présentations faites, on passe à la première affaire. Jacob, à qui l’on reproche, entre le 29 et le 30 mars, d’avoir volé par la contrainte des cartes bleues à trois personnes, puis d’avoir essayé d’utiliser ces cartes bleues pour retirer plusieurs milliers d’euros dans une banque. Après ce rapide rappel des faits, le président se tourne vers les parties civiles, les trois victimes, pour connaître leur version. Elles ne sont pas là. Personne ne les a averti de la tenue du procès. Pendant une dizaine de minutes, toute la cour plonge le nez dans ses dossiers, tout le monde semble subitement très gêné. Au bout de quelques minutes, le président relève le nez : « Bon… Euh… On va peut-être réfléchir à ce que l’on peut faire ? Mr le Procureur ? ». Pris de cours, Mr le Procureur bafouille un peu, l’avocat du prévenu aussi. Un autre avocat, qui plaide dans une autre affaire, se propose pour représenter les parties civiles. On décide finalement de remettre le jugement à plus tard.

Dans la deuxième affaire, on reproche à Rachel et Jean d’avoir volé pour plus de 150 euros de denrées alimentaires dans un magasin « Bio c’est bon », à Paris. Plus exactement, on reproche le vol à Rachel. Jean est quant à lui poursuivi pour avoir eu en sa possession un poing américain, retrouvé dans son véhicule lors de l’interpellation. Par ailleurs, comme il font tous les deux partie de la communauté des gens du voyage sédentarisés, on les soupçonne d’être des professionnels du vol. C’est en tout cas la version du procureur, qui rappelle que, même si le casier judiciaire de Rachel est totalement vierge, elle a déjà été signalée, une fois, par la police, pour vol. Concrètement, les policiers qui patrouillaient aux abords du magasin ont été interpellés par la présence suspecte des deux individus sur le trottoir (sic.). Ils ont été bien avisés, puisque quelques minutes plus tard, Rachel entrait et ressortait du magasin « Bio c’est bon » avec un sac marron contenant des denrées alimentaires qu’elle n’avait pas payé. Elle est ensuite entrée à nouveau dans le magasin, et elle a acheté quelques oranges avec un billet de cent euros. La caissière lui a rendu la monnaie, mais sans que personne ne sache comment, ni Rachel, ni la caissière, ni les caméras de surveillance, elle s’est ensuite retrouvée dans la rue avec sa monnaie ET le billet de cent euros. Le procureur la soupçonne d’être un sorte d’Arsène Lupin manouche. Jean indique, quant à lui, que le poing américain retrouvé dans sa voiture ne lui appartient pas, tout comme la voiture d’ailleurs, qu’il a emprunté deux jours plus tôt à un membre de sa famille (ce qui sera confirmé). Rachel sera condamnée à une peine de 60 jours-amende de 8 euros. C’est-à-dire qu’elle aura l’obligation de payer une amende de 480 euros en 60 jours, sous peine de faire un jour de prison pour chaque tranche de 8 euros non payée. Jean est relaxé, le poing américain est confisqué, « parce que c’est dangereux », précise le président.

Étienne, 23 ans, est jugé pour des faits plus graves. On lui reproche, en compagnie d’un autre individu, d’avoir agressé deux autres jeunes sans véritable motif, le 9 avril à 5 h 20 du matin, aux abords de la Gare Montparnasse, violences ayant entraîné un jour d’ITT. Une histoire de « mauvais regard », mais surtout d’alcoolisme, puisque Étienne reconnaît qu’il avait bu, depuis l’après-midi précédente, à lui tout seul, une bouteille de Rhum, une bouteille de Whisky et une bouteille de Vodka. Le président lui demande pourquoi il s’en est pris à l’un de ces deux jeunes : « Je n’ai pas aimé ce qu’il m’a dit », « Et qu’est-ce qu’il vous a dit ? », « Je ne m’en souviens plus… ». Il a déjà passé plusieurs mois en prison pour des faits de violence. Son avocat souligne qu’il soigne son alcoolisme, et qu’il a par ailleurs des problèmes de schizophrénie, qu’il faut lui donner la possibilité de se soigner. Le procureur demande une peine qui n’accable pas trop le prévenu. Étienne sera finalement condamné à 6 mois d’enfermement sans mandat de dépôt, c’est-à-dire qu’il ressortira libre du tribunal et sera convoqué par le juge d’application des peines qui décidera de la manière dont celle-ci sera effectuée, ou éventuellement transformée en une peine moins contraignante et plus adaptée. Sa mère fond en larme.

Pour la quatrième affaire, on reproche à Farid d’avoir vendu un produit stupéfiant, en l’espèce de la résine de cannabis, à un dénommé Mr. Taktak dans le quartier de la Goutte d’Or, à Paris. Les policiers, qui observaient de loin avec des jumelles prétendent qu’ils ont vu Farid faire un signe de tête à Mr. Taktak. Celui-ci s’est alors rapproché de Farid, ils ont échangé quelques mots, puis un billet et une substance marron. Quelques minutes plus tard, les agents ont interpellé Mr. Taktak et ont trouvé sur lui du cannabis. Ils ont ensuite interpellé Farid, mais n’ont retrouvé aucun billet, ni aucune substance stupéfiante. Mr. Taktak, qui n’a pas été confronté visuellement à Farid, le reconnaît sur des photos. Il indique dans sa déposition que Farid est vêtu d’un survêtement gris et d’un sweat à capuche. Or, tout le monde peut voir que Farid, qui ne s’est pas changé, porte un jean noir et un T-Shirt… Pour Farid, les policiers ont cherché un bouc émissaire après avoir « pété » (attrapé) Mr. Taktak. Le procureur, constatant les nombreuses incohérences du dossier, demande la relaxe. L’avocat est d’accord. Le juge prononce la relaxe, un peu embêté : « N’allez pas fanfaronner ! », lance-t-il au jeune homme qui arbore un grand sourire.

On entend ensuite Gibert, 59 ans, qui admet avoir dérobé un appareil photo à une touriste indonésienne alors que celle-ci passait les tripodes du métro à la station Max Dormoy. Dès le début de l’audience, l’ex-femme de Gilbert demande à être entendue par la cour et vient témoigner à la barre. Elle déclare qu’elle est restée en très bons termes avec son ex-mari, et que c’est lui qui s’occupe de leurs deux enfants tous les matins, préparant le déjeuner et les amenant à l’école. Elle ne peut pas le faire elle-même car elle travaille très tôt. Si Gilbert est envoyé en prison, elle se retrouvera punie elle aussi. Gilbert explique qu’il a volé cet appareil photo dans le but de le revendre, parce qu’il avait promis à sa fille de l’aider pour qu’elle puisse partir en vacance. Sans emploi, il a eu honte de ne pas pouvoir lui donner d’argent et il a décidé de voler. Il a déjà été condamné 10 fois : vol, vol, vol, vol, conduite en état d’ivresse, vol, vol aggravé, violence sur son ex-femme, vol, vol aggravé. Le tribunal le condamne à 3 mois d’emprisonnement ferme, « parce que trop, c’est trop ! ».

Enfin, Afek comparaît pour violence en réunion et en état d’ivresse. On lui reproche de s’être battu, en compagnie de trois autres jeunes hommes, contre deux habitants d’un immeuble parisien, boulevard Magenta, en bas duquel il traînait. Selon la victime, qui n’est pas présente, la bagarre aurait démarré pour une histoire de cigarette refusée, et il aurait été roué de coup par la bande, avec au final deux jours d’ITT. Afek conteste cette version et raconte les faits de la manière suivante : il était venu à Paris avec ses amis pour « gérer des meufs » (draguer des filles). Il était en train de rouler un joint mais il n’avait pas de feuille. Il a interpellé la victime pour lui demander une feuille, et celle-ci lui aurait demandé un joint, qu’il aurait refusé. Il souligne qu’il a lui aussi reçu deux jours d’ITT, prouvant qu’il ne s’agit pas d’un lynchage mais d’une bagarre. Le président : « Et alors, il y avait de la meuf, Boulevard Magenta ? », « Bof… Pas tellement… ». Afek a déjà été condamné sept fois, pour recel, vol, vol, vol, trafic de stupéfiant, vol et vol aggravé. Il est condamné à trois mois d’emprisonnement ferme et 800 euros de dommages et intérêts.

Il est 17 h 30, sept affaires de plus seront jugées avant la fermeture du tribunal.

 *Les prénoms ont été modifiés.