20150420

Waterloo, à bas la morne plaine (1/2)

Le récit d'Alessandro Barbero se lit comme un roman. Passionnant !!

Azincourt, Marignan, Waterloo… Deux branlées monumentales pour une victoire. Les années en « 15 » sont propices aux grandes batailles. De celles qui font date. Après Azincourt et Marignan, plongeons-nous sur le champ de bataille de Waterloo, un certain 18 juin 1815. On vous le fait en deux fois 1/2


Grouchy_waterloo-apachemag

Oh le joli canif!

Ah si Grouchy, au lieu de s’empiffrer de fraises… Pouf, pouf. Relisez bien cette première phrase. C’est bon ? C’est fait ? Ok, alors oubliez là. Laissons la légende de côté et cessons d’accabler le pauvre Emmanuel qui, matériellement, après les combats de Ligny, ne pouvait pas être présent à temps sur le champ de bataille de Waterloo, en ce 18 juin 1815.
Il poursuivait Blücher et les Prussiens qui, après s’être fait dérouiller le 16 à Ligny, se retiraient vers le Nord. Grouchy était chargé de les harceler, pour rendre leur retraite moins aisée. Or — attention, spoiler — si Blücher est finalement bien arrivé à Waterloo in extremis on voit mal comment Grouchy, en chasse derrière lui, aurait pu en faire de même. Oublions donc Grouchy, qui n’a pas fauté.

Et tant qu’on en est à oublier, tiens… Oublions, aussi, et même surtout, l’association qui veuille que Waterloo soit une victoire anglaise. Sans l’apport des Prussiens – spoiler bis – en fin de journée, jamais Wellington ô grand jamais, jusque-là malmené et pas loin de céder, n’aurait triomphé de Napoléon.

C’est que cela s’est joué à rien, Waterloo. Le coup de chance du destin, appelons ça ainsi. Mais ceci étant posé, entrons-y donc, dans ce destin, pour voir comment il a basculé, en ce 18 juin 1815. Pour ce faire, on s’appuie avec délectation sur le travail remarquable, et qui se lit comme un roman, de l’historien italien Alessandro Barbero, paru chez Flammarion.

AU COMMENCEMENT

Le 1er mars 1815, Napoléon débarque de l’île d’Elbe pour reprendre son trône (les Cent jours). Ses ennemis, c’est-à-dire tout le monde, se mobilisent dans la foulée. Pour avoir une chance de réussir son comeback, Popol, qui a oublié d’être con, comprend qu’il doit prendre tout ce beau monde de vitesse.

Début juin, seules les armées de Wellington et de Blücher sont prêtes. Mais encore dispatchées sur tout le territoire de la Belgique. C’est le moment où jamais. L’armée de Napoléon est supérieure à ces deux-là prises séparément mais pas aux deux rassemblées. Il doit donc absolument les prendre de cours. Son credo ? Les affronter et les battre séparément. C’est sa seule chance. Il le sait, le bougre. Alors, le 15 juin, dans le secret, il fait pénétrer ses hommes en Belgique.
Advienne que pourra. Le 16, il fond sur les Prussiens qu’il balaie à Ligny. Le même jour, Wellington est lui aussi attaqué à Quatre-Bras mais, s’il doit reculer sous la pression française, résiste plutôt bien, et procède à une retraite en bon ordre. C’est ainsi qu’il arrive du côté de Waterloo, le 17. Et s’y arrête. Il pleut. La nuit tombe. Ce sera donc pour demain, sans faute.

Au matin du 18, 150.000 hommes se réveillent sans savoir s’ils verront le soleil se coucher le soir. Côté Français, on a 69.000 hommes, dont 48.000 fantassins, 14.000 cavaliers et 7.000 artilleurs pour 250 canons. En face ? 68.000 hommes pour Wellington, 51.000 fantassins, 11.000 cavaliers et 6.000 artilleurs pour 150 canons. Kif kif bourricot donc.

Sauf pour les canons, ce qui donne un net avantage au Nabot. Mais sauf que, aussi, à l’inverse, c’est sans compter sur Blücher. Certes, papy – il a 72 ans – est mal en point après sa rouste de Ligny mais il traîne dans les parages et, avec ses 95.000 fantassins, 13.000 cavaliers et 5.000 artilleurs pour 300 canons (en vrai, il faut enlever à ces chiffres un bon quart, perdu justement à Ligny), il peut évidemment faire la différence, s’il arrive à temps à la rescousse de Wellington.

Il est entre 11h30 et midi. Les canons de Reille passent à l’action. Puis vient l’heure des premiers mouvements de troupes français. Une question de Régis, au fond à gauche. Quel con, ce Régis… Non, il ne faut pas imaginer que c’est toute l’armée qui, d’un bloc, se met à avancer. C’est subtil une bataille napoléonienne. Ça se construit unité par unité, petits groupes par petits groupes. Oui voilà c’est ça, Régis, bien, un peu comme une partie d’échecs. Oui, Régis, oui, comme les Dames aussi, oui. Ta gueule, Régis, ta gueule…

Attention ça va commencer!

200.000 HOMMES SUR UN CARRE DE 4 KILOMETRES SUR 4

On sent qu’il est temps de se pencher sur le « comment cela se passe-t-il donc ? » Le champ de bataille, d’abord. Limité, très limité : 4 kilomètres sur 4. C’est riquiqui. Et encombré, aussi : avec les Prussiens qui se pointent sur la fin, ça fera 200.000 bonhommes qui errent dans ce putain de carré minuscule.

Le champ de bataille de Waterloo, on Alessandro Barbero, Waterloo, Flammarion.

Le champ de bataille de Waterloo, on Alessandro Barbero, Waterloo, Flammarion.

Tiens, et en parlant de carré… Colonne, ligne, carré, ça vous parle ? Ce sont les différentes manières, pour les fantassins, d’avancer au combat. Toujours serrés les uns contre les autres, au coude à coude. En prenant bien soin de resserrer les rangs quand un camarade tombe à côté. C’est usant moralement, on s’en doute. Mais l’armée tout entière tient de cette cohésion de la troupe. Les officiers, à cheval, crapahutant devant, sont là pour donner le courage à leurs hommes et les guider. C’est important un officier, à l’époque. Le troufion lui confie sa vie et, pour peu qu’il ait confiance, il va le suivre jusqu’à la mort. En langage militaire, on dit obéir, mais c’est pareil. C’est le signe d’un putain de sens de l’abnégation. On dit du devoir chez les militaires…

Enfin bref. On vous la fait courte mais, quand on avance en ligne, comme son nom l’indique, on s’étale et occupe un vaste espace pour avancer. C’est impressionnant vu d’en face mais, par définition, ça dilue d’autant les tirs. On a évidemment plusieurs rangs et celui qui vient de tirer se baisse pour laisser les gars derrière besogner à leur tour. Euh… Non Brenda, non, pas ce genre de besogne là, non… On parle de tirer là. Nooooon, bordel de putain de merde, Brenda, non, pas titrer leur coup, non, tirer tout court.

5% DES TIRS TOUCHENT AU BUT SEULEMENT

A ce propos, une petite stat intéressante. Dans des tests effectués en place d’armes, c’est-à-dire à l’entraînement, pour un tir à cent pas, on obtient du 75% de bingo pan t’es mort. À ce rythme-là, une bataille devrait être pliée en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Mais puisqu’il n’en va pas ainsi, et que ça dure toute la journée, c’est donc qu’il y a un loup. Appelons cela le stress. La peur. L’aveuglement par la fumée qui se dégage, aussi. Bref, si 5% des tirs touchent en réalité au but, c’est un grand maximum. Plus concrètement, disons qu’on perd peut-être trois ou quatre hommes à la minute. C’est usant, certes, mais pas follement déterminant.

Battle_of_Waterloo_1815

Pas très bien rangés les gens…

 

C’est pourquoi une armée digne de ce nom est largement fournie en cavaliers. Alors eux, ce sont des mabouls, des vrais. Ils foncent dans le tas, cheval lancé au galop, pour tenter de désorganiser le joli ordonnancement de l’ennemi. La portée des fusils est encore assez faible et le jeu est donc de s’approcher au plus près, avec la forte impression qu’on imagine de ces centaines de chevaux qui vous foncent dessus, pour faire peur et forcer la piétaille à tirer trop tôt. Le temps de recharger et hop, les cavaliers sont sur eux, pour les tailler en pièces avec leurs sabres. Et puis, ceci fait, vite vite, ils se cassent pour éviter de se faire canarder. Pour mieux recommencer.

D’où le carré, l’autre grande organisation de l’infanterie. Le carré peut être offensif – dans le sens où on peut partir à l’assaut en carré – mais il est surtout défensif. C’est plus ramassé, un carré, donc avec plus de cohésion. Bien tenu par un bon officier, ça ne va pas craquer et tirer trop tôt. Au contraire, ça va aller accepter le défi du cavalier et ce sera alors à qui fera l’erreur en premier. Dans le genre, le premier qui tire a perdu. Bah ouais, le temps qu’il recharge, les autres avancent, suffisamment près, et pan t’es mort.

Evidemment, à chaque modèle son contre-modèle. Ainsi, pour disperser un carré, puisque la cavalerie est bien emmerdée, on a inventé le tirailleur. Alors le tirailleur, lui aussi c’est un gars fascinant. Une sorte de sniper de l’époque. Mais avec un fusil merdique. Donc le tirailleur, son taf, c’est d’avancer au plus près des ennemis, discrètement, en se planquant, et de tirer ensuite sur tout ce qui bouge. De préférence ce grand con, devant avec son chapeau bizarre, juché sur son cheval. Ça s’appelle un officier. Tuez-le et vous verrez l’ensemble de la troupe soudainement moins encline à aller au combat. Forcément, les tirailleurs sont aussi confrontés à de nombreuses escarmouches avec… les tirailleurs d’en face. C’est logique. Et autant dire, alors, que l’espérance de vie du bonhomme est assez faible. Ambiance petit hérisson sur une autoroute.

En clair, c’est un joyeux bordel sur le champ de bataille – d’autant qu’il faut rajouter les canons qui, placés à l’arrière, bombardent tout ça joyeusement : comptez, à pleine puissance de feu, sur 120 coups par minute. Mais c’est aussi chacun son tour, donc ça tire pas tant que ça. On n’est pas encore à la boucherie de masse de la Première Guerre mondiale. On économise encore ses munitions, rares, et ne tire qu’à bon escient.

En attendant le chapitre 2 lundi, prochain nous ne saurions que trop attirer votre attention sur cet éclairage de fond.

 

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