20150427

Waterloo, à bas la morne plaine (2/2)

Le récit d'Alessandro Barbero se lit comme un roman. Passionnant !!

Azincourt, Marignan, Waterloo… Deux branlées monumentales pour une victoire. Les années en « 15 » sont propices aux grandes batailles. De celles qui font date. Après Azincourt et Marignan, plongeons-nous sur le champ de bataille de Waterloo, un certain 18 juin 1815. On vous le fait en deux fois 2/2


Précédemment, grâce au magnifique travail de l’historien Barbero, Apache Mag vous narrait le formidable ordonnancement des armées napoléoniennes et, surtout, le contexte de cette campagne de 1815. Maintenant que nous avons passé en revue le « comment ça se fout sur la gueule en 1815 », nous pouvons, sous vos yeux ébahis, entrer dans le détail, et pénétrer enfin sur le champ de bataille de Waterloo. Nous sommes le 18 juin 1815. Il fait beau. Il est aux environs de midi.

ACTE 1, HOUGOUMONT : ATTAQUE ET CONTRE-ATTAQUE POUR STATU QUO

L'attaque contre Hougoumont.

L’attaque contre Hougoumont.

Un coup d’œil sur la gauche, d’abord (la gauche de Napoléon, s’entend). Hougoumont. Son château, son corps de ferme, ses étables, ses murs d’enceinte et, tout autour, ses vergers et ses bois. Une merveille de planque. Ça n’a échappé ni à Wellington, ni à Napoléon. Le premier veut tenir le lieu coûte que coûte. Le second s’en emparer avec la même impérieuse nécessité.

C’est là le premier enjeu des combats, en ce 18 juin 1815. Un jeu, splendide, d’attaque-défense. Les tirailleurs français sont envoyés pour voir ce qu’il se passe là-dedans sur le coup de midi. Hop, hop, ça déferle dans les bois attenants à Hougoumont. Les troupes allemandes de Wellington – à ne pas confondre avec les Prussiens de Blücher qui sont encore loin – défendent tout ça comme ils peuvent. Le général Bauduin y a même laissé sa peau. C’est le premier général qui meurt en cette belle journée – et pas le dernier. Mais les Français, à force d’envoyer sans cesse plus d’hommes derrière ces arbres, finissent par repousser les Jäger allemands (on va appeler tout ce beau monde « Anglais », ce sera plus simple), qui trouvent alors refuge vers la maison et le jardin.

Les Français arrivent ainsi jusqu’au mur d’enceinte qui protège le jardin et le château. Las, les Anglais ont eu tout le loisir de fortifier le front et de préparer des meurtrières. Voilà qui est embêtant. Pas moyen non plus de couper par le verger juste à côté, non non non. Une grosse haie, à hauteur d’homme, se dresse devant et, à derrière, un long passage à découvert attend les audacieux. Une mauvaise idée donc. Impossible de passer. Les Français se replient dans le bois.

Wellington fait alors jouer son nouveau joujou. Des obusiers. Une merveille. Ça ne te balance pas un pauvre boulet, non. Ça explose en l’air et éclabousse les alentours d’éclats et/ou de balles de Shrapnel. Une invention anglaise vouée à un grand avenir… Pas mieux pour te débusquer du frenchy planqué dans les bois. La contre-offensive est efficace. Retour à la case départ, après une bonne heure de lutte. Contre-offensive pour contre-offensive, les Français envoient la brigade Soye pour inverser à nouveau la tendance. Ce qui est fait. Mais impossible, une fois encore, d’aller au-delà du mur.

On donne alors du canon pour forcer le destin. C’est efficace. Les Français progressent à nouveau jusqu’aux portes du château de Hougoumont. Les défenseurs sont menacés d’encerclement. Ça sent bon pour les troupes de Popol. On les voit même, après avoir abattu la lourde porte de bois, s’enfoncer dans la cour, sous le regard apeuré des Britons, qui se croient perdus, et se carapatent à l’intérieur, se planquer comme ils peuvent. C’est qu’on se croirait presque dans un épisode de Game of Thrones !

Ce n’est qu’une question de temps, croit-on, pour les voir se rendre ou mourir. Ils n’auront pas d’autre choix. C’est un tort. Un Anglais, plus courageux que ses copains, MacDonell, lieutenant-colonel de son état, parvient, accompagné de quelques hommes, à se faufiler sans être vu jusqu’à la porte enfoncée plus tôt par les Français. Et à la refermer.

Cette fois, la peur change de camp, et ce sont les Français qui, voyant tout moyen de retraite ainsi coupé, se mettent à paniquer. Moment de flottement. Les Anglais en profitent. Lancent la contre-offensive. Massacrent joyeusement du frenchy. Il est 13h30. Les Français, partout, refluent, chassés du château. On en revient ainsi, après 1h30 de combats, à la situation initiale : Hougoumont est toujours Anglais. Et le (re)prendre paraît cette fois bien compromis.

LA HAYE-SAINTE, ACTE 2 : LA CHARGE DES CAVALIERS DE LORD UXBRIDGE

Lord Uxbridge blessé sur le champ de bataille, y perdra sa jambe.

Lord Uxbridge blessé sur le champ de bataille, y perdra sa jambe.

Continuons notre petit survol du champ de bataille et déplaçons-nous un poil plus sur la droite. Vous avez aimé les combats à Hougoumont ? Vous adorerez ceux de la Haye-Sainte. Le tableau y est assez similaire mais avec des bâtiments moins aisés à défendre. On a un simple corps de ferme, fait d’une maison paysanne, d’une grange et d’étables, entouré de murs d’enceinte avec, en amont, à proximité des Français, un verger avec une haie à franchir.

La bataille s’engage ici aussi. C’est le corps d’Erlon qui s’y colle, un peu avant 13h, avec ses 14.000 hommes. Très vite, submergée par cette masse qui déferle, la Haye-Sainte se trouve encerclée. Clairement, il est environ 14h maintenant et l’avantage est Français. Sauf que c’est sans compter l’intervention de la cavalerie anglaise, commandée par lord Uxbridge, en contre-attaque.

Une merveille du genre, menée par 2.000 hommes déterminés. Le corps d’Erlon, jusque-là éblouissant, magnifiquement soutenu par la cavalerie du colonel Crabbé, se trouve complètement enfoncé par cette contre-offensive anglaise. C’est une catastrophe. Cinq brigades — une bagatelle en somme — sont balayées, quasi détruites.

Pour preuve de la poussée anglaise, on voit les dragons d’Uxbridge arriver jusqu’aux canons français, pourtant évidemment placés en retrait. C’est l’épisode, fameux, de la sublime charge des Scots Greys, qui mettent ainsi en déroute le centre de Napoléon. À la clé, peut-être une quarantaine de canons mis hors combat, et surtout une pagaïe monstre foutue dans les rangs français.

Mais, pour autant, cette charge glorieuse tourne vite au fiasco. Portés par leur enthousiasme, ils sont allés trop loin, ces cavaliers anglais. Isolés, sans le soutien des fantassins amis pour se protéger, ils doivent refluer, en désordre, sous le feu ennemi, abandonnant ainsi le terrain conquis. C’est que, le premier moment de stupeur passé, les Français se ressaisissent et, comme à Hougoumont, la contre-attaque à la contre-attaque se dessine : les lanciers de Jacquinot avancent à leur tour — 700 hommes — accompagnés par les 1.300 sabres du corps de Milhaud. Les audacieux Scots Greys sont massacrés, repoussés. Il est 15h, peut-être 16h. L’équilibre est rétabli. Une fois encore.

On glisse alors, inexorablement, dans une bataille psychologique et tactique entre deux adversaires émoussés, mais refusant chacun de céder, accrochés l’un à l’autre comme deux boxeurs à bout de force. Le corps d’Erlon, enfoncé par Uxbridge, ne laisse que peu de ressources à Napoléon. Sa seule option viable désormais ? Tout faire pour absolument prendre Hougoumont ou la Haye-Sainte, sinon les deux, et ensuite enfoncer le centre anglais. On assiste maintenant à une succession de chocs frontaux, dans une bataille qui n’a plus grand-chose à voir avec de la haute voltige, mais surtout avec du bourrinage plus ou moins grossier.

ACTE 3, LA GRANDE CHARGE CONTRE LES CARRES, OU LA GUERRE DES NERFS À SON PAROXYSME
Les grandes charges désespérées des cavaliers Français.

Les grandes charges désespérées des cavaliers Français.

Les Français reviennent tamponner le centre anglais, avec 3.600 chevaux lancés contre les carrés anglais. Wellington, inquiet, envoie ses réserves pour former une ligne défensive diablement efficace. Tous en carrés, soudés, nombreux. Ne surtout pas flancher. Ne pas céder devant le harcèlement des cavaliers. C’est là une splendide opération tactique de part et d’autre, pour mettre les nerfs de l’ennemi à rude épreuve : à toi, à moi, j’avance, tu recules, comment veux-tu que je… te tire dessus. Cette partie de bluff dure deux bonnes heures. Une guerre psychologique dans ce qu’elle a de plus pur.

Napoléon commet alors une erreur. Il n’envoie pas l’infanterie de sa Garde en soutien à la cavalerie. Assurément, alors que la guerre d’usure menée par les cavaliers commençait de-ci de-là à payer, cette aide précieuse aurait pu contribuer à percer les lignes. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Deux raisons à cela. D’abord parce, vieilli, usé, fatigué, il est trop loin du front pour prendre la bonne décision, au bon moment, s’en remettant à Ney qui, lui, a du mal à avoir une vue d’ensemble de la bataille, trop occupé qu’il est à gérer l’urgence. Les urgences, plutôt.

En d’autres temps, on aurait vu Napoléon à cheval, galopant au plus près du front, pour voir de lui-même. Humer l’air de la bataille. Sentir le vent du triomphe qui s’annonce et prendre la bonne décision. Las, en 1815, il n’a plus 20 ans Popol, mais 46, de l’embonpoint et plus vraiment la fougue de sa jeunesse. Même le génie s’émousse, que voulez-vous… Il est ainsi gentiment à l’arrière, longue-vue à l’œil, debout près de sa petite chaise, qu’on a posée là pour lui permettre de reposer ses impériales fesses.

ACTE 4, LE GÉNÉRAL MOUTON BOUCHE BÉE DEVANT L’IRRUPTION DES PRUSSIENS

Outre cette paresse coupable, s’il ne fait pas donner sa Garde, c’est aussi parce, sur le flanc droit, voilà qu’arrivent les Prussiens de Blücher et von Bülow qui, massés tranquillement dans le bois de Frischermont, attaquent maintenant. C’est la surprise totale chez les Français du général Mouton, présents de ce côté-là. Le pauvre Mouton, avec ses 6.000 fusils, 2.000 sabres et sa quarantaine de canons, ne peut faire grand-chose contre les 12.000 fusils et 3.000 sabres, pour 64 canons, qui lui tombent dessus. Mouton prend alors la seule décision qui vaille : reculer et prendre place dans le village de Plancenoit, juste avant la Belle-Alliance. Napoléon quant à lui, se résout à envoyer les 4.000 fusils de Duhesme, appartenant à la Jeune Garde, pour lui prêter main forte.

Il est 18h environ. À peine un quart des cavaliers qui s’échinent encore à harceler le Briton reste opérationnel. C’est peu. Ils fatiguent. Menacent de céder, reculer. Ce qui reviendrait à laisser une brèche terrible aux Anglais. Des fantassins, bien sûr qu’il faut leur envoyer des fantassins en soutien. « Mais où voulez-vous que j’en prenne », se serait alors lamenté Napoléon, voyant ses hommes attaqués de toutes parts.

ACTE 5, LES ULTIMES TENTATIVES CONTRE HOUGOUMONT ET LA HAYE-SAINTE

La Haye-Sainte, après la bataille.

La Haye-Sainte, après la bataille.

C’est le cas à Hougoumont par exemple. Les grenadiers de Foy et les tirailleurs de Reille passent une fois encore à l’offensive, en profitant de la fumée imposante née de l’incendie du château, consécutif au bombardement intense qui vient de se produire. C’est un échec. Les défenseurs tiennent bon.

Cela se passe mieux à la Haye-Sainte. La même tactique, ici, mais couronnée de succès. L’incendie de la grange, la fumée dont on profite pour avancer. Pareil on vous dit. Seule différence, et de taille : les défenseurs sont à cours de munitions, acculés. Les tirailleurs français font de terribles dégâts. Un régiment anglais, celui des Inniskillings, est ainsi décimé aux deux-tiers. C’est un carnage, mais les défenseurs tiennent longtemps. Juste ce qu’il faut en vérité. La légende voudrait alors que Wellington ait dit cette sentence sublime : « Il faut que la nuit ou les Prussiens arrivent. »

ACTE 6, PLANCENOIT : ET VOILA BLÜCHER QUI SE POINTE

En vérité, les Prussiens occupent déjà pas mal les Français. Cela se passe à Plancenoit, sur la droite, presque derrière les lignes françaises. Une lutte atroce dans le village, maison par maison. C’est notamment vrai autour de l’église et du mur du cimetière. Les Prussiens sont d’abord rejetés par les hommes de Duhesme. Une fois, deux fois. Mais la troisième offensive est la bonne. Le village est pris, Duhesme mortellement blessé.

Napoléon, qui s’apprêtait alors à lancer ses dernières réserves contre Wellington en face, doit prendre une nouvelle fois des contre-mesures — quand on vous dit que c’est une victoire prussienne. Il fait donner la Vieille-Garde contre Plancenoit. En vingt minutes, celle-ci, aguerrie, merveilleuse de rage et d’efficacité, balaie l’ennemi, rue par rue. Il est 19h30. Le village est à nouveau français. Blücher fait du surplace.

Il n’empêche. La force du nombre est avec eux. Les Prussiens affluent de partout. Ils parviennent même à faire la jonction, ici ou là, avec les troupes de Wellington. Cela crée de petits soucis de friendly fire quand les Anglais voient d’ailleurs arriver ces gars-là, venus de nulle part mais, une fois le truc compris, cela leur donne un avantage décisif pour défaire les frenchies, dans d’ultimes combats autour de Smohain, derrière la Haye-Sainte.

ACTE 7, L’ATTAQUE DE LA GARDE : LE VA-TOUT DE NAPOLÉON

Cambronne mène la Vieille Garde au combat.

Cambronne mène la Vieille Garde au combat.

Napoléon n’a plus le choix. Mais alors vraiment plus. Ce sera tout ou rien. Il lance son ultime offensive sur l’ensemble du front. C’est l’attaque de la Garde, préparée par ce qui reste de tirailleurs. Las, la Garde est déjà largement diminuée par ses petites occupations du côté de Plancenoit : sur les 37 bataillons initiaux, il n’y en a plus que 11 à disposition. Soit un peu plus de 6.000 hommes. Pas n’importe lesquels cela dit. Des vétérans. Des durs. Des tatoués. Des entraînés.

L’affrontement touche au paroxysme de la psychologie. C’est à qui cédera le premier. Dans l’une comme dans l’autre des armées, un homme qui perd ses nerfs recule et c’est alors toute la troupe qui risque de se débander. La fatigue est telle que cela tient à rien.

La Garde, d’abord, semble avoir l’avantage. Les Anglais et les Prussiens, maintenant réunis, reculent sous la pression. Mais voilà que le vaillant prince d’Orange, 23 ans, prend les choses en main. Il exhorte ses hommes à charger à la baïonnette. Et ils y vont, ces braves, quand leurs camarades autour, sont plutôt du genre à faire le dos rond. Orange est blessé. Ses hommes sont repoussés. Mais leur sacrifice permet à leurs potes de se réorganiser. Les combats s’équilibrent. Encore.

Les réserves hollandaises de la division Chassé, un ancien combattant des armées de Napoléon passé à l’ennemi, aidées des cavaliers de la division Krahmer, viennent décider du sort final. La Garde, acculée, recule. Wellington donne le signal de l’hallali. C’est l’attaque générale et, en face, la débandade. « Et merde », s’écrie Cambronne.

Vient l’heure du bilan. Près de 200.000 hommes en tout, ont combattu sur ce terrain minuscule de 4 km sur 4. Chez les Anglais, on dénombre 3.500 morts, 3.300 disparus (la moitié de morts) 10.200 blessés (1.000 à 2.000 morts ultérieurement). Chez les Prussiens : 1.200 morts, 1.400 disparus, 4.400 blessés. Et les Français ? Très difficile à dire. Personne, dans la défaite, n’a songé à tenir les rôles des régiments à jour. Une seule chose est certaine : le 22 juin, à Laon, quand Soult, Erlon et Reille parviennent à reformer les troupes, ils ont sous leurs ordres 30.000 hommes. Il en manque 40.000… Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient tous morts, évidemment. On évalue généralement les pertes françaises à 25.000 hommes environ, dont 6.000 à 7.000 prisonniers.