20150604

Et si ?

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Depuis quelques années, le genre littéraire de l’uchronie connaît une production et un intérêt croissant de la part du public. Nous pourrions même nous risquer à parier qu’il est en passe de supplanter la Science-fiction qui d’une part a pu en partie participer à l’idéologie du progrès, dont on a pu constater qu’elle n’avait pas […]


Depuis quelques années, le genre littéraire de l’uchronie connaît une production et un intérêt croissant de la part du public. Nous pourrions même nous risquer à parier qu’il est en passe de supplanter la Science-fiction qui d’une part a pu en partie participer à l’idéologie du progrès, dont on a pu constater qu’elle n’avait pas tenu les promesses dont on estimait qu’elle était porteuse, et qui d’autre part a été rattrapé par le présent pour ne laisser place qu’à une anticipation rapidement obsolète.
L’uchronie se définit généralement simplement comme une réécriture de l’histoire passée à partir d’un point de divergence (Et si Hitler avait été accepté aux Beaux arts ? Et si Jésus n’avait pas été crucifié mais brûlé ? Et si Napoléon avait vaincu les russes ? Et si le neveu de l’oncle Albert avait misé sur le bon cheval au PMU ? ).

Dans l’ouvrage où apparaît pour la première fois le terme d’ « Uchronie » (1857), Charles Renouvier imagine que Marc Aurèle désigne le sage philosophe Avidius Cassius pour lui succéder et non son fils Commode. Avec ce point de divergence, l’Empire romain connaît un renouveau et Constantin n’adopte pas le christianisme comme religion officielle. Ce point de vue permet ainsi à Renouvier de revisiter mille ans d’histoire afin de montrer comment le monde se serait mieux porté sans le christianisme. L’Uchronie n’est pas un genre nouveau, on en retrouve déjà des traces chez des historiens de l’Antiquité comme Hérodote. Dans ses fresques sur la légende de la vraie Croix Pierro della Francesca (XVème siècle) fait se télescoper les lieux et les évènements sans suivre la chronologie linéaire, où l’on retrouve des scènes du nouveau et de l’ancien testament sur fond de paysages de Toscane. Depuis, de nombreuses uchronies ont été écrites, qui offrent un éventail assez large, de la plus sombre (comme Le Maître du Haut Château, de Philippe K.Dick, où les Etats-unis perdent la seconde guerre mondiale et sont occupés par l’Allemagne nazie et le Japon) à la plus burlesque (comme la nouvelle Ce sacré putain de déluge vu de cette sacrée putain d’arche, de Jean-Pierre Andrévon qui imagine tout le mal que Dieu se donne pour convaincre le dépravé et fainéant Noé de construire l’Arche qui sauvera les espèces du déluge).

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UNE EXPLORATION DE LA PLURALITÉ DES MONDES

Pour Davis Lewis (On the Plurality of the Worlds, Basil & Blackwell, 1986), les mondes possibles sont tout aussi réels que le nôtre, à la différence près qu’ils sont inactuels alors que le nôtre est actuel dans la mesure où nous avons conscience en tant que sujet que nous l’habitons. Lewis laisse penser que ce n’est qu’une question de subjectivité, comme si les sujets des mondes possibles étaient aussi réels que nous, glissant ici sur la pente d’un relativisme ontologique radical. Il serait plus exact de dire que ces sujets sont aussi virtuels que les mondes qu’ils habitent, signifiant la multitude des potentialités dont le réel est porteur. C’est à l’aune de cette conception de l’histoire que l’on peut apprécier les propos de John Collings Squire, dans son If, or History Rewritten (Longmans, Green, 1931) : « Carlyle disait que qu’un Indien du bord du lac Ontario ne pouvait lancer un caillou sans altérer le centre de gravité du globe. De la même manière, si l’Indien se retient de lancer des cailloux et s’occupe une seconde ou une heure à autre chose, comme, par exemple, à composer un chant de guerre qui pourrait plus tard embraser une tribu jusqu’à la victoire, où à tuer un colon dont le vote, s’il n’avait pas été tué, aurait inversé le résultat d’une élection, ou pleurer la femme qu’il vient juste de perdre, il est évident que le résultat de ses actes peut envoyer des vagues d’évènements, générer des turbulences évènementielles à travers le monde pour l’éternité. » Nous retrouvons ici l’idée du fond chaotique en toutes choses, à partir duquel le battement d’aile d’un papillon peut entraîner des raz de marée. Les détails ont le pouvoir de changer l’histoire et rien n’est jamais acquis ou impossible: l’uchronie met à mal ici l’idée d’une linéarité fataliste de l’histoire, dans ses dimensions à la fois progressiste et catastrophiste. La fonction de l’uchronie varie selon les auteurs : Eric-Emmanuel Schmitt, par exemple, dans La part de l’autre, affirme qu’en imaginant un Hitler devenant peintre, il souhaite conjurer le penchant qu’aura tout un chacun de se blanchir en accusant l’autre de Monstre : « tant qu’on ne reconnaîtra pas que le criminel et le salaud sont au fond de nous, on vivra dans un mensonge pieux. » Il est patent de constater que ce niveau de lecture pédagogique se retrouve aussi dans les contes, le « Il était une fois » croisant alors le « Et si ? ».

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DU RÉEL AU VIRTUEL ET VICE ET VERSA

Le conte de fées, à la différence de l’uchronie, ne renvoie toutefois à aucun passé objectif mais avant tout à une expérience subjective intemporelle. Comme le remarque Daniel Colson dans ses Trois essais de philosophie anarchiste, « cette expérience à laquelle renvoie le « Il était une fois » des contes de fées, opère à travers un rapport au temps et à l’espace où les cadres présents de l’expérience – par la magie des rois, des reines et des princes, des citrouilles qui se transforment en carrosses, des ogres qui deviennent des souris – se dissolvent dans l’indéfini, où le passé devient lui-même immémorial, en ouvrant ainsi, plus ou moins, l’auteur, le lecteur et l’auditeur, par la déconstruction et la reconstruction apparemment farfelue des briques du réel (citrouilles, clés, quenouilles, chaussures, bottes, amour incestueux des pères pour leur fille, etc.), sur la multitude infinie des possibles qu’il porte en lui. (D.Colson, Trois essais de philosophie anarchiste, Editions Leo Scheer, 2004, p.152-153.) Nous pouvons toutefois établir une analogie entre conte et uchronie dans la mesure où la vérité dont ils sont porteurs « dépend tout d’abord et principalement de la qualité du monde que ce récit mobilise », ouvrant ainsi « à la puissance d’indétermination dont tous les êtres sont porteurs. » (D.Colson, Trois essais de philosophie anarchiste, Editions Leo Scheer, 2004, p.159.) Toute histoire, qu’il s’agit de l’histoire dite « scientifique », du conte ou du roman, est spéculative dans la mesure où elle s’évalue à l’aune du virtuel non actualisé : les évènements s’appréhendent dans leur singularité parce qu’ils sont devenus actuels contrairement à d’autres qui pour x raisons n’ont pas troué le réel. Chesterton pouvait ainsi écrire : « J’ai découvert que le monde moderne tout entier parlait de fatalisme scientifique ; il disait que tout est comme cela devait de toujours avoir été, se déroulant sans erreur depuis le commencement. La feuille sur l’arbre est verte parce qu’elle n’aurait jamais pu être autrement que verte. Le philosophe du conte de fées, lui, est précisément heureux que la feuille soit verte précisément parce qu’elle aurait pu être écarlate. » (G.K Chesterton, Orthodoxie, Gallimard, 1984, p.87.) C’est ce « aurait pu » qui constitue le seuil d’indétermination radical que va mettre en exergue l’uchronie en mettant en scène un point de divergence.
Comme le remarque encore Colson, c’est sans doute Hannah Arendt qui a pu penser au mieux ces brèches, ces failles d’indétermination : « Du point de vue de l’homme, qui vit toujours dans l’intervalle entre le passé et le futur, le temps n’est pas un continuum, un flux ininterrompu : il est brisé au milieu, au point où « il » se tient ; et « son » lieu n’est pas le présent tel que nous le comprenons habituellement mais plutôt une brèche dans le temps que « son » constant combat, « sa » résistance au passé et au futur fait exister. (…) Cette brèche n’est pas un phénomène moderne, elle n’est peut-être même pas une donnée historique mais va de pair avec l’existence de l’homme sur la terre. » (Hannah Arendt, La crise de la culture, cité par D.Colson in Trois essais de philosophie anarchiste, Editions Leo Scheer, 2004, p.197.)

Reste toutefois une question en suspend au terme de cette brève pérégrination dans les imaginaires de l’histoire : pourquoi le mot « Uchronie » a-t-il été retiré des dictionnaires Petit Robert et Petit Larousse en 1914 pour ne réapparaître qu’en 2005 ? Le XXème siècle aurait-il été sursaturé d’une Histoire sans brèches qui seraient désormais susceptibles d’être ouvertes ?