20150616

Le sable de plage, la nouvelle ruée vers l’or

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Le loup de Wall Street, en brûlant tout le charbon et le pétrole qu’il peut, étouffe notre Mère Nature, qui en réaction se débat et sort de son lit. La mer monte et les plages disparaissent sous les vagues.


Dans quelques années, il n’y aura guère que dans les vitrines de ce musée imaginaire que nous pourrons revoir des grains de sable. Voilà l’argument dramatique de ce spot pour surfeurs : lève ta planche camarade, et signe la pétition pour sauver les rouleaux, les feux de camps et les colliers en dents de requins ; le loup de Wall Street, en brûlant tout le charbon et le pétrole qu’il peut, étouffe notre Mère Nature, qui en réaction se débat et sort de son lit. La mer monte et les plages disparaissent sous les vagues.

La réalité est beaucoup plus morose : les plages sont naturellement mouvantes et les conserver en l’état exige toujours plus d’argent. Et qui a de l’argent ? Les zones touristiques ! Il y a fort à parier qu’il y aura donc toujours du sable pour les surfeurs et autre vacanciers en mal de plage contre un peu de leurs dollars. Pour les autres parties des côtes en revanche, le compte à rebours a commencé.

Vie et mort d’un grain de sable

Tout le monde aime glander sur une serviette, en regardant les gamins s’assommer à coup de pelle. Le chanteur Grégoire lui-même avouait dans une interview récente que s’asseoir dans le sable pouvait radicalement changer l’humeur d’une journée.  Pourtant ce petit coin de paradis qui gratte n’est pas un acquis social : une plage ça se fabrique, ça vie, et ça meurt. Le grain de sable est né dans la montagne, entre deux marmottes ; pour rejoindre la mer, il descend de la montagne à dos de saumon, en empruntant les diverses rivières et autres cours d’eau. Oui c’est comme ça que ça se passe : la croute terrestre est crée dans la mer à la séparation de deux plaques continentales, à l’autre bout les plaques se rentrent dedans et font des montagnes. C’est ensuite l’érosion de ces montagnes qui fait le sable. Il y a bien sur également un peu de sable qui vient de l’érosion de falaise et des rochers du littoral, mais le grain de sable standard a bien été élevé par une famille de bouquetins laineux. Ensuite le voilà à la merci des courants. Il va rester au fond des mers, se faire trimballer de gauche à droite et finir par atterrir sur une plage : Ce n’est qu’à partir de là que vous avez la possibilité de venir le fouler de vos pieds moites. Mais il n’est là que pour un temps :  son départ est soumis aux caprices de dame nature.

Le plus rapide c’est une bonne tempête : tous les jours les bourrasques emportent avec elles une plage quelque part dans le monde. Il n’est pas rare en hiver que des plages soient sévèrement dégarnies par les intempéries.

A cela s’ajoute également les courants côtiers : ils remontent ou redescendent le long d’une côte, et amènent le sable d’une plage à une autre. Il s’agit d’une sorte de tour operator du sable qui se trouve ainsi à visiter toutes les plages d’une côte. Si on n’alimente pas le courant en sable régulièrement alors les plages finiront par disparaitre petit à petit.

Ensuite il y a la montée des eaux. Depuis La fin du dernier Age de glace, la fonte des différentes calottes et autres manteaux blancs avaient fait monter les océans jusqu’à une hauteur qui resta stable pendant les 6000 dernières années. Depuis deux siècles pourtant l’eau s’est remise à monter. L’effet est plus ou moins sensible suivant les endroits (notamment parce qu’il y a des terres qui s’affaissent, ce qui accélère la montée relative des eaux, et d’autres qui s’élèvent, ce qui la ralentit). On a compté environ 30cm d’élévation le siècle dernier, et on pense que le réchauffement climatique risque de doubler ou tripler cet effet dans le siècle en cours, c’est-à-dire une montée d’environ 1m. Lorsque la mer recouvre le sable, celui ci se retrouve à nouveau dans les courants, et retourne au fond de l’océan ou suit les courants côtiers, mais n’est pas forcément gentiment déposé un peu plus loin : la plage disparait.

Enfin il y a l’érosion crée par l’homme : en construisant plein de trucs en bord de mer, parce que c’est joli, on a tendance à comprimer la mer, et surtout ses vagues, sur une plage réduite. Résultat : son énergie est concentrée, ses vagues sont violentes et pleines de remous. Elles arrachent plus facilement le sable des plages. C’est le drame de l’ensemble des côtes sur lesquelles l’homme a construit des stations balnéaires : il s’y est installé justement parce que c’était joli, et justement parce qu’il est là la mer casse tout et le sable se barre. Quelle ironie merveilleuse …

Pour contrer la montée des eaux, certains ont d’abord construit des murs et des digues : mais comme on vient de l’expliquer, cela crée de l’érosion qui crée un retour de flamme assez désagréable puisque le sable se barre quand même.

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La meilleure solution de type digue en fait ce serait de mettre des digues sous-marines au large de la plage : ainsi la force de la mer est cassée très tôt et lorsqu’elle s’échoue mollement sur la plage elle n’a plus la force de lui en arracher le moindre grain de sable.  Cette solution a le double inconvénient de déprimer les surfeurs qui n’ont plus de vagues, et n’apporter aucune solution à la montée des eaux, mais seulement à l’érosion.

Alors comment peut-on faire pour sauver nos plages ? Bien sûr on peut commencer par réduire le réchauffement climatique. En évitant la montée des eaux, on s’épargne une partie du problème. Mais au-delà de ça, les courants côtiers, l’érosion due aux constructions en bord de mer et les tempêtes suffisent à mettre à mal nos jolis paysages.

Il y a les gens un peu plus sioux qui ont trouvé un moyen de s’affranchir du courant côtier : en construisant une digue perpendiculaire à la plage, on empêche le sable de se barrer en longeant la côte : il est bloqué contre la digue. Au début tout le monde trouvait ça génial et on en a construit plein. Problème, ça ne marche que pour un côté de la plage, et cela consiste plus à déshabiller Paul pour habiller Jacques qu’à une vraie solution.

La conclusion c’est qu’en fait on ne peut pas faire grand-chose dans l’absolu : les plages se vident. Il faut bien sûr réduire autant que possible l’érosion créée par l’homme, et la montée des eaux provoquée par le réchauffement climatique. Cela permet d’acheter un peu de temps. Mais quoi qu’il en soit nos plages sont en danger. La montée des eaux est bien là, quoi qu’on fasse ; la réduire ne la fera par disparaitre. Réduire l’érosion grâce à des digues immergées n’empêchera pas la lente agonie des plages en bordure de construction humaine. Les tempêtes de plus en plus fréquentes à cause du réchauffement climatique continueront de disperser les plages aléatoirement. Et les courants côtiers sont incontrôlables … Le sable ne disparait pas : il bouge. La nature refuse de rester statiquement là où nous avons décidé de poser notre serviette. Et la Nature est sacrément balèze.

De ce constat deux solutions : soit on laisse Maman Nature faire et on devient nomade, cherchant chaque été où elle a eu la gentillesse de déposer une plage. Soit on refuse le poing levé de se laisser dictaturé ainsi et on résiste du mieux qu’on peut à coup de pognon. Je vous épargne un suspense insoutenable, c’est la seconde solution qui est évidemment retenue à la majorité.

Le business du sable de plage est donc devenu juteux et rentable. En croissance de plus de 10% par an, il pèse maintenant plusieurs milliards. Certaines plages comme Virginia Beach aux Etats Unis ont déjà été entièrement renouvelées plus de 50 fois. Tous les hivers des plages du monde entier sont renouvelées en sable, qu’on va acheter à l’autre bout du monde ou qu’on va pomper au fond de l’océan. Il faut dire que le sable est une denrée très convoitée sur cette Terre. Même s’il est abondant, le sable de qualité est rare. On en a besoin pour faire des vitres, des circuits imprimés, du plastique … Et surtout pour faire du ciment. Des tonnes et des tonnes de ciment à travers le monde. Certaines îles d’Indonésie ont été dévastées par les exploitations et on parle même en Inde d’une « mafia du sable ». On pourrait croire qu’il suffit d’aller dans le Sahara, mais non : le sable du désert n’est pas terrible, ses grains sont trop petits. Ils ne « collent » pas à la plage, et s’envolerait d’un coup de vent. C’est ainsi que Dubaï va acheter de quoi faire rêver les touristes aussi loin qu’en Australie.