20150619

Pour ou contre le Nutella? L’huile de palme, nouvelle pomme de discorde

nutella

En plein Nutellagate, il est temps d’énoncer quelques vérités sur cette huile de palme qui ne cesse d’attiser le feu des critiques


Comme cette pomme jetée négligemment au milieu du banquet des Dieux pour foutre très expressément le bordel (et qui conduira à la guerre de Troie), l’huile de palme ne cesse d’attiser les tensions. Adorée des industriels, détestée des politiques, elle fait régulièrement la une des journaux. Qu’on veuille la taxer à 300%, ou que Ségolène Royal nous recommande de ne plus manger de Nutella, les politiques veulent nous la faire passer pour le nouvel ennemi du monde durable.

Il est temps de dégonfler quelques baudruches.

UNE HISTOIRE DE GRAS

L’histoire de l’huile de palme sous nos latitudes est très récente. Elle existe depuis longtemps en Afrique et en Asie, où elle constitue le premier apport en lipides (comprendre en gras) avec le beurre de cacao. Chez nous ce sont plutôt les huiles de colza et autre tournesol qui font le boulot, ainsi que les beurres et crèmes fait à partir de lait de vache. Ces matières grasses sont constituées d’acides gras que l’on classe en deux grandes catégories: les acides gras saturés et insaturés. Et c’est là que se situe le point central de l’histoire: les acides gras saturés sont super d’un point de vue industriel. Plus il y en a, moins la matière grasse risque de rancir facilement, plus elle sera solide à température ambiante, ce qui permettra de conserver une bonne tenue du produit, etc.

Dans l’idéal donc, un industriel aimerait avoir une matière grasse pleine d’acide gras saturés. Le problème bien sûr, c’est que ce sont justement ceux-là — les saturés — qui sont mauvais pour la santé, car ils augmentent le cholestérol. Ils faut donc en pratique en consommer avec modération.  N’empêche que les industriels les recherchent avidement pour constituer leurs produits. Leur souci, c’est que dans nos matières grasses usuelles (colza ou autre), il y en a peu : voilà un problème de taille pour les industriels. Alors ils ont mis en place une technique: l’hydrogénation laquelle consiste à transformer une partie des acides gras insaturés en acides gras saturés. On récupère ainsi les supers propriétés de ces derniers.

acidegraspalme

Cette technique a été utilisée pendant de nombreuses années, jusqu’à la découverte macabre. Dans ce procédé, les acides gras insaturés qui n’ont pas été transformés en acide saturés ont tendance à se transformer en autre chose: des acides gras trans. C’est un type d’acide gras insaturés très dangereux, puisqu’on a découvert qu’il était athérogène (dangereux au niveau cardiovasculaire). Catastrophe, donc. Petit à petit, depuis les années 2000, ils deviennent limités, voire interdits, leur étiquettage devient obligatoire, etc.
Face à cette situation, les industriels se mettent en quête d’une nouvelle manière d’obtenir des matières grasses riches en acides gras saturés : d’un point de vue industriel, ils peuvent se tourner vers un procédé d’hydrogénisation totale, un fractionnement ou autre technique. Mais c’est plus compliqué. Sinon, ils peuvent tout simplement se tourner vers l’huile de palme déjà constituée de 50% d’acide gras saturés !

Voilà donc l’origine de cette soudaine émergence de l’huile de palme : on cherche des acides gras, et la technique permettant de les obtenir dans nos huiles traditionnelles a été découverte génératrice de produits athérogènes.
Il n’y a pas tellement à dire de plus d’un point de vue santé : les acides gras saturés doivent être consommés avec grande modération, qu’ils viennent de l’huile de palme ou d’ailleurs. L’huile de palme que nous consommons, bien qu’elle soit riche en acide gras, ne vient que de produits industriels transformés. Nous ne l’utilisons pas en huile de cuisson, etc … Sur les 27g par jour d’acide gras qu’il est recommandé de ne pas dépasser, l’huile de palme représente en France environ 3g, soit 10% (Etude INCA2). Il faut donc bien sûr surveiller son alimentation, mais ce n’est pas à cause de l’huile de palme que nous deviendrons obèses.

UNE HISTOIRE DE FORÊT

Et la déforestation, la mort de la planète et tout ?

Et bien il est logique que ce produit étant en pleine croissance, pour les raisons cités ci-dessus, cela ait un impact sur sa production : la Malaisie et l’Indonésie, les premiers pays producteurs, ont vécu une révolution. On imagine bien qu’au début tout ne s’est pas fait dans les règles de l’art (voire pas du tout). Cela dit il ne faut pas être grand clerc pour réaliser que ce n’est pas dû au produit en soi. Simplement au fait que la demande a explosé, et que les pays producteurs sont en voie de développement. Et justement c’est un point très intéressant : l’huile de palme est une opportunité formidable pour ces pays de se développer. En Indonésie, la production d’huile de palme rapporte à un homme 36 euros par jour homme contre 1,7 euros pour le riz irrigué (Hoyle et Levang 2012). En Indonésie, ce sont près de 25 millions de personnes qui vivent indirectement de l’exploitation du palmier à huile (WWF 2011). Alors faut-il vraiment leur interdire de bouffer ? Non bien sûr, il faut plutôt encadrer les pratiques et les faire évoluer. C’est ce qui est fait notamment dans le cadre de REDD+ (Reduction des Emissions dues à la Déforestation et la Dégradation). Ce programme très large (il concerne tous les pays), supporté par la conférence climat des Nations Unies, a permis en Malaisie d’encadrer beaucoup plus strictement la production de l’huile de palme.

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Conséquence inévitable, les businessmen sentant que ce produit a le vent en poupe cherchent de nouveaux territoires où le développer tranquillement. C’est ainsi qu’ils ont atterri en Afrique. Et l’histoire de recommencer, les législations inexistantes permettant de faire n’importe quoi etc. Mais tout ceci n’est que l’éternelle bataille entre le marché et le législateur.

Les choses évoluent déjà : un groupement d’industriel et d’ONG on crée la table ronde pour une huile de palme durable (RSOP). Elle vise à créer des filières traçables d’huile de palme durable. En 2012, 10% de l’huile de palme était créé sous ce label. Aujourd’hui c’est 20%. Ca n’est pas encore énorme, mais c’est en bonne voie. Les industriels européens se sont même engagés à ce que leurs importations se fassent uniquement sous ce label à horizon 2020.
En résumé, l’huile de palme est un produit qui s’est développé en remplacement d’un produit athérogène. Il est une véritable chance de développement pour les petits pays, et tout le défi est de le cultiver en respectant l’environnement. Grâce au programme REDD et aux volontés de chacun, c’est un défi en passe d’être remporté. N’oublions pas que l’huile de palme produit 6 à 8 fois plus d’huile pour une même surface que les autres huiles végétales. Le soja par exemple, dont l’exploitation est passé de 1,7 à 21,7 millions d’hectares en 40 ans au Brésil est pour grande partie responsable de la déforestation tropicale. L’huile de palme est donc nouvelle, différente, mais prometteuse.

Et vouloir arrêter de manger du Nutella pour sauver les arbres est au mieux naif, au pire complètement con.

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