20150622

Une affaire de familles : les femmes dans la mafia

le parrain
the godfather
1972
rŽal : Francis Ford Coppola
Morgana King
Marlon Brando


Collection Christophel

Anne Véron est journaliste, spécialisée dans la mafia. Depuis plusieurs années, elle poursuit des recherches dans le sud de l’Italie et réalise des documentaires. A l’occasion de la sortie de son livre « Des femmes dans la mafia. Madones ou marraines ? », co-écrit avec Milka Kahn, elle nous explique comment les choses se passent dans les villages du sud de l’Italie.


Rita Atria est née à Partanna, une ville de 11 000 habitants, à l’ouest de la Sicile. Quand elle voit le jour, en 1974, l’île est déchirée par un conflit sanglant lancé par les Corléanais, une guerre de clans qui fera des milliers de morts. Pas un jour ne passe sans que des hommes et des femmes ne tombent sous les balles et les bombes de Cosa Nostra, la mafia sicilienne. C’est le cas de Vito Atria, le père de Rita, qui est abattu alors qu’elle a 11 ans.

Isolée dans une atmosphère saturée par la violence, le silence et les mensonges, maltraitée par sa mère, Rita tourne son affection vers son frère, Nicola, qui a juré de venger son père. Elle a 17 ans quand il est tué à son tour. Absolument perdue, terrorisée, Rita décide de faire appel à la justice pour que les assassins de ses parents soient punis. Elle devient alors, aux yeux de sa famille et de sa ville, une « schifosa », une infâme.

A cette époque, les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino sont en train de mettre en place un pool antimafia qui aboutira au maxi-procès de 1986. C’est Paolo Borsellino qui recueille le témoignage de Rita et la place sous protection. Il deviendra un nouveau père pour elle. En témoignant, Rita Atria s’est définitivement coupée de toute sa famille : sa propre mère, pourtant victime autant qu’elle, la renie publiquement.

En 1992, une bombe explose en plein Palerme. Une tonne de TNT pulvérise Paolo Borsellino et les cinq agents chargés de sa protection. Une semaine plus tard, Rita se jette de son appartement, expliquant dans une note que la mort du magistrat la laisse désormais seule au monde.

Elle est enterrée quelques jours plus tard à Partanna, sa ville natale. Aucun habitant n’assiste à la cérémonie. La femme du maire répond à un journaliste qu’elle ne peut pas se rendre à l’enterrement car elle doit aller à la plage. Le prêtre justifie sa décision de ne pas faire de cérémonie en expliquant que le suicide est contraire aux commandements catholiques. Une semaine plus tôt, il dirigeait une cérémonie pour un homme d’affaire, suicidé lui aussi.

Quelques mois plus tard, une silhouette se glisse dans le cimetière de Partanna. C’est la mère de Rita Atria. Vient-elle rendre un hommage à sa fille, loin des regards indiscrets ? Pas vraiment. Son hommage, elle le réalise à coups de marteau, en détruisant la sépulture de Rita, reniant son propre sang jusque dans la tombe.

ANNE VÉRON : « Quand tu discutes avec une femme, elle te dira qu’elle a eu trois enfants, et que deux d’entre eux sont morts ou en prison… Mais pour elle, c’est normal, sa vie est faite de ça, de prison et de mort ! J’avais rencontré un mafieux, un casalese |du clan des casalesi, un clan rural de la Camorra]. Quand il s’est repenti, il y a vingt ans, sa fille, qui était sa préférée, l’a renié publiquement. Elle a décidé de rester dans le milieu mafieux et elle a commencé à jouer un rôle. Elle a été arrêtée il y a quelques années et elle a pris vingt ans de prison. Son père lui a dit : « Viens avec moi sous le programme de protection des témoins, nous vivrons un vie normale, avec tes enfants… » Elle a refusé de le rencontrer. Elle préfère faire ses vingt ans de prison, ne pas voir ses enfants, alors qu’elle a toute une famille qui lui propose une vie normale.

Il faut comprendre, qu’il s’agit de gens qui viennent de bled où il n’y a strictement rien, complètement fermés. Ce n’est pas Paris ou Lyon. ce sont des mini-cultures, des mini-mondes . Ils connaissent à peine ce qu’il se passe dans le monde à côté. Pour elles, ce qui est important, c’est que dans leur village, elles soient respectées, qu’elles puissent s’habiller, que tout le monde leur dise bonjour dans la rue, que leurs enfants puissent trouver du travail…

J’ai été dans le village de Rita Atria pour raconter son histoire. Là, tu sens que la mentalité est atroce. Dès que tu arrives, tu veux partir en deux secondes ! Tu ne peux pas prononcer le nom Rita Atria. J’ai trouvé UNE personne qui m’a introduit à quelqu’un d’autre, mais dès que quelqu’un entrait dans le bar, il fallait qu’on arrête de parler. Il y a un seul mec qui voulait bien en parler, qui l’a connu un peu, mais il est complètement marginalisé. »

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Rita Atria

Si la situation des femmes en Sicile est tragique, certaines arrivent néanmoins à prendre un peu de pouvoir, comme Giusy Vitale. Sœur de mafieux notoires, c’est elle qui finira par prendre les commandes, quand tous les hommes de la famille seront morts ou en prison. Bien qu’elle n’ait pas été formellement considérée comme un membre de la mafia, elle a gagné de plus en plus d’importance en transmettant les messages de ses frères, ce qui lui a permis d’être au courant de toutes les affaires de la famille. Quand il a fallu choisir un nouveau boss, Giusy était simplement la personne la plus fiable du clan.

A.V. : « Le grand changement, pour toutes les mafias, c’est l’article 41 bis, un régime carcéral spécial pour les mafieux grâce auquel ils sont beaucoup plus isolés. Du coup, ils ne peuvent voir que des personnes très proches et la femme se retrouve à passer les messages. Par ce moyen, certaines femmes arrivent à prendre énormément de pouvoir, en décidant de ne pas transmettre tel message, de modifier tel autre. Du coup, la femme devient centrale, les gens viennent la voir pour savoir ce qu’il se passe. C’est aussi le fait qu’il y ait beaucoup de repentis en Sicile qui a permis que quelques femmes prennent un peu de pouvoir. A cause de tous ces repentis, les mafieux font plus facilement confiance à leur femme qu’aux nouveaux arrivants. »

A Naples, dans la Camorra, la mafia locale, il n’y pas eu besoin d’attendre que les hommes partent en prison pour que les femmes prennent un peu de pouvoir. C’est le cas par exemple d’Anna Mazza, surnommée « La veuve noire de la Camorra », qui a dirigé son clan pendant 20 ans dans la banlieue de Naples, organisant le racket et de nombreux assassinats. Ou Pupetta Maresca qui, dès les années 50, vengeait son mari en abattant à bout portant l’assassin, à la vue de tous. Ou encore Anna Licciardi, dont les journaux ont titré, le jour de l’arrestation de son mari : « Arrestation du mari du boss ».

A.V. : « Les femmes à Naples peuvent jouer le même rôle que les hommes, commanditer des meurtres, diriger, gérer les affaires. C’est toute la mentalité napolitaine qui est très différente. La femme napolitaine dans la rue est en mini-jupe, elle hurle : c’est plutôt le mec qui doit filer droit ! La femme est beaucoup plus exubérante, forte et émancipée. Maintenant… qu’une femme devienne chef sans être la femme de, ou la fille de ou la sœur de, ce n’est jamais arrivé. Si une femme arrive à prendre du pouvoir, c’est qu’elle est déjà dans une famille de pouvoir. Par sa personnalité, parce qu’elle est forte, parce que les maris sont en prison, elle va petit à petit prendre de l’importance…

La relative tolérance de la mafia napolitaine à l’égard des femmes, mais aussi vis-à-vis des homosexuels ou des transsexuels, s’explique par le fait que Naples soit une grande ville, et que, comme dans toutes les grandes villes, la mentalité est plus ouverte, les femmes plus libérées. Dès que tu retournes dans la campagne napolitaine, les mentalités redeviennent plus traditionnelles et les femmes ont beaucoup moins de place. Mais Naples, c’est fascinant, c’est une ville très ouverte, parfois plus que la France !

Je racontais à une femme napolitaine qu’en Sicile ou en Calabre, les femmes se marient à 13 ou 14 ans, qu’elles se retrouvent veuves à 25 ans ou avec le mari en prison, sans aucune possibilité de refaire leur vie. Elles doivent rester fidèle à leur mari, même mort. Elle m’expliquait qu’à Naples, une femme doit continuer de voir son mari au parloir, mais qu’après, les gens ferment les yeux sur sa vie, ils comprennent qu’elle est jeune, qu’elle doit refaire sa vie, et son mari non plus ne lui pose pas trop de questions. »

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Pupetta Maresca, belle, mais dangereuse…

Cette relative liberté des femmes napolitaine est loin, très loin, de la mentalité dans la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise. La Calabre est l’une des régions les plus pauvres d’Italie, et sa mafia est l’une des plus puissantes au monde. Sur cette « terre des suicides », le destin des femmes est abominable. Ici, il n’est pas question qu’une femme songe à refaire sa vie si son mari part en prison quand elle a vingt ans. C’est pourtant ce qu’a essayé de faire Lea Garofalo.

Lea Garofalo est né la même année que Rita Atria, en 1974. Elle n’a que neuf mois quand son père est assassiné, à Petilia Policastro, une petite ville de moins de 10 000 habitants dans le sud de la Calabre. Quelques mois plus tard, c’est au tour de son oncle de tomber sous les balles. Comme Rita Atria, elle grandit entre les vendettas, les crimes et les mensonges. A quinze ans, elle assiste à son premier meurtre, un ami de la famille abattu sous ses yeux en plein centre-ville. Quand elle a dix-huit ans, son frère venge son père en assassinant le dernier meurtrier vivant, un cousin qui les avait trahis.

Dès l’adolescence, pour fuir cette vie, Lea se réfugie dans les bras d’un homme, Carlo Cosco, lui aussi affilié à la mafia calabraise. Elle a dix-sept ans quand elle met au monde sa petite fille, Denise. Quatre ans plus tard, son mari est en prison. Lea, seule avec sa fille, est condamnée à une longue vie de solitude rythmée par les visites au parloir. Elle prend alors une décision impensable pour une femme de mafieux : quitter son mari.

Mais personne ne quitte impunément une famille de la ‘Ndrangheta. Lea s’installe à Bergame pour refaire sa vie, loin de la violence qui fut son quotidien. Régulièrement, elle revient à Petilia Policastro pour que Denise puisse voir son père en prison. Très rapidement, les menaces s’enchaînent et se concrétisent : avertissements, incendies, intimidations… Pour se protéger, et protéger sa fille, elle décide de collaborer avec la justice. Elle signe son arrêt de mort.

Le 24 novembre 2009, Carlo Cosco lui donne rendez-vous à Milan, sous prétexte de parler du futur de Denise. Il parvient à la conduire dans un appartement qu’il s’est fait prêter, où il est rejoint par quatre complices. Lea est tuée, puis son corps est déplacé au nord de Milan. Là, son cadavre est brûlé pendant 3 jours, jusqu’à sa destruction complète.

Plusieurs années plus tard, un repenti mène les policiers à l’endroit où sont cachés les restes de Lea Garofalo : au fond d’un puits, ils retrouvent plus de 2800 fragments d’os… Elle est identifiée grâce à la radio d’une de ses dents, ainsi qu’un collier que sa fille reconnait.

A.V. : « En Calabre, par rapport à la Sicile, il n’y a rien, même pas certaines chaines nationales, le Corriere della Serra.. Ce sont des détails qui montrent qu’il n’y a rien. A Reggio di Calabria, la capitale, il y a 200 000 habitants, mais il n’y a rien, à peine un théâtre, et encore, je n’en suis pas sûre. Il n’y a rien, rien, rien, rien, rien. Il n’y a pas de familles riches. Les magistrats te disent : quand tu vois un homme dans une voiture qui coûte un peu chère, tu sais tout de suite à qui tu as affaire.

C’est très difficile de savoir ce qu’il se passe vraiment. C’est une mafia à laquelle on s’intéresse depuis peu de temps. Depuis 5 ou 6 ans seulement, la magistrature s’intéresse vraiment à la ‘Ndrangheta. Mais quand tu vas dans les villages, tout est très arriéré, tout est très fermé et les femmes sont très discrètes ; les crimes d’honneur sont fréquents. Les femmes là-bas transmettent les valeurs mafieuses parce qu’elles ne connaissent que ça. Elles n’ont pas la chance que nous avons, nous, de connaitre autre chose. C’est difficile de les juger.

On a raconté les cas extrêmes, il doit quand même y avoir des familles dans lesquelles les mentalités sont plus ouvertes. J’espère pour eux, en tout cas…

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Lea Garofalo

Entre les cas extrêmes de victimes ou de marraines, de nombreuses femmes dans la mafia remplissent un rôle plus discret, mais essentiel au fonctionnement des organisations. Les hommes sont souvent en cavale, en prison ou bien morts : ce sont les femmes qui éduquent les enfants, les prochaines générations de mafieux. Ce sont elles qui inculquent les principes de l’omertà, la loi du silence, ou ceux de la vendetta, la vengeance ritualisée. Toutes ces femmes sont plus ou moins complices, plus ou moins héroïques, et elles forment dans leur ensemble un spectre très large de toutes les modalités possibles de coexistence avec le milieu mafieux.

A travers une quinzaine de portraits de femmes, obtenus grâce à de nombreux témoignages sur le terrain, le livre de Milka Kahn et d’Anne Véron nous plonge à l’intérieur même des familles siciliennes, calabraises et napolitaines. Là où la plupart des ouvrages sur la mafia abordent le phénomène par ses conséquences, les meurtres, les rackets et les détournements de fonds, on découvre ici les causes profondes de la mentalité mafieuse, et la manière dont celle-ci est vécue par toutes celles qui en sont tour à tour victimes ou complices.

Au-delà de simples portraits de femmes dans la mafia, le livre brosse le destin d’individus tentant de survivre dans une société où le poids de la réputation, de la famille, de l’honneur et des conventions sociales est extrêmement fort. Si chacun de ces récits, indépendamment, est captivant, c’est parce qu’ils nous racontent tous une histoire qui se joue partout où il y a des sociétés humaines : la manière dont un individu, armé de son éducation et de son libre arbitre, tente d’exister et d’écrire son propre destin avec les armes dont il dispose.


Des femmes dans la mafia. Madones ou marraines ?, de Milka Kahn et Anne Véron, Éd. Nouveau Monde, 220 p., 19 €