20150720

Dans la tête de Le Corbusier (pendant 2h)

Le Corbusier portrait

Par un bel après-midi de la fin du mois de juin, sous un soleil au zénith, je pris l’importante décision d’entrer dans cet espèce de gros vaisseau spatial, bardé de tuyaux, plus communément appelé « Centre Georges-Pompidou ».

par

Le Corbusier à oilp

Passées les formalités pour accéder à l’exposition « Le Corbusier, Mesures de l’Homme » (jusqu’au 3 août 2015), les quelques minutes nécessaires pour arriver au dernier étage où a lieu l’expo laissent perplexe. Plus de trois cents œuvres, des centaines de constructions… Le corps humain, si cher à Le Corbusier est-il vraiment le point de départ de tout ?

Ainsi, cette exposition propose un parcours très structuré et retraçant la vie et l’esprit du cosignataire du livre « Après le Cubisme ». Mélange de dessins, plans, de nombreuses photos ainsi qu’analyses géométriques, expériences sensorielles et spirituelles. Il nous est aussi permis de lire quelques-unes de ses nombreuses correspondances et autres peintures ou encore petites maquettes, nous permettant davantage de voir, à travers cet autre prisme, la sensibilité de l’homme avant le grand théoricien de la modernité qu’il fut.

AU COMMENCEMENT ETAIT L’HORLOGERIE

Entrer dans l’œuvre de Le Corbusier c’est tout d’abord démarrer par la partie « Rythme et Motifs » pour celui qui se destinait aux métiers de l’horlogerie et qui s’orienta rapidement vers l’architecture.
Sa formation auprès des plus grands de son époque (Hoffmann, Perret, Behrens), associée à de nombreux voyages en Europe (Allemagne, Autriche, Hongrie, Grèce) et à sa rencontre avec Heinrich Tessenow (architecte de la cité-jardin), sont les fondements de l’architecture qui sera développée dans l’œuvre de Le Corbusier.

Passés les premiers dessins, le visiteur est rapidement amené à pénétrer dans une nouvelle pièce intitulée « Purisme ». Celle-ci se focalise sur la première peinture de Le Corbusier datant de 1918 : « La Cheminée » ainsi que sa publication, la même année avec Amédée Ozenfant, du manifeste « Après le Cubisme ».
Les deux artistes peignent alors des natures mortes représentant des « objets-thèmes » et qui marquent par une lecture extrêmement simplifiée, courbes droites et réfléchies, optimisation de l’espace à l’aide d’une géométrie poussée à son paroxysme. Nous laissant peu à peu comprendre quelles vont êtres les grandes idées développées dans l’œuvre du « Maître ». Pas étonnant de lire donc, parmi les nombreux textes affichés, la phrase suivante : « il y a une hiérarchie dans les arts : l’art décoratif est au bas, la figure humaine au sommet ».

Préludes d’une œuvre en devenir ?

Le Corbusier expo

C’est ainsi que, tout naturellement, on s’engouffre un peu plus profondément dans la vision et l’œuvre de Le Corbusier en entrant dans la partie « Esprit nouveau », en référence à la fondation en 1920, toujours avec Amédée Onzenfant, et rejoint par le poète Paul Dermée de « l’Esprit Nouveau, revue Internationale d’Esthétique », véritable porte-parole sur la vie moderne, vue par les trois acolytes et marquée par l’intervention des grands de leur temps : Louis Aragon, Charles Henry et Théo Van Doesburg ou encore Jean Cocteau et Auguste Lumière.

Ce même espace est aussi l’occasion pour le visiteur de se rendre compte de l’esprit visionnaire et complètement décalé de la réflexion de Le Corbusier sur l’habitat, illustré avec la présentation de maquettes, plans et autres dessins concernant l’ensemble urbain pensé pour Pessac (à côté de Bordeaux) en 1925. Que l’on aime ou pas, les maquettes frappent par leur modernité et le visiteur ne peut être alors que plus dérouté rien qu’en pensant que celles-ci ont plus de 90 ans ! Et que dire des nombreux dessins d’ensemble urbain et leurs dispositions dans l’espace ? Là encore, on découvre qu’il s’agit déjà d’une architecture qui marquera (en bien ?) notre paysage urbain contemporain : les grands ensembles. Largement développés dès 1950.

LA VILLA SAVOYE, OU TOUT EST MAITRISE, CADRE, ORDONNE

Nous progressons tout en restant dans les années 20, mais cette fois pour un focus bien particulier, « Espaces Privés », dédié à l’idée de maison selon Le Corbusier, notamment avec la plus emblématique et la plus célèbre de toutes : La Villa Savoye. Construite à Poissy entre 1928 et 1931 et véritable symbole de l’architecture moderne bien que complètement inhabitable, elle offre néanmoins un autre regard sur la « Constriction » par Le Corbusier et son cousin Pierre Jeanneret et dont un texte résume assez simplement la formule : « cinq points de l’architecture nouvelle » et pensé en 1927 avec la dénomination suivante : pilotis, toit-jardin, plan libre, fenêtre en longueur et façade libre. Et il faut reconnaître qu’en effet, le résultat (du moins sur photo) détonne. Bien qu’il faut bien remarquer les prémices d’une utilisation massive de béton et cet aspect comme quoi l’humain doit, un peu comme la nature dans un jardin à la française, être totalement maîtrisé, cadré, ordonné. L’homme, comme tout flux, se doit d’avoir un chemin, un chemin dont l’architecture en est les contours.

Puis nous entrons dans la salle 5 où le titre résonne alors comme un nouvel indice, « Figuration des corps ». Nous entrons dans les années 30 avec des œuvres peintes par Le Corbusier se concentrant majoritairement sur le figure humaine. Cette période correspond à celle dénommée « objets à réaction poétique ». Cette partie m’a beaucoup interpellé à titre personnel car elle nous donne quelques indices supplémentaires sur l’idée que Le Corbusier se faisait de l’homme.

Intitulée « Femmes », cette partie met en lumière les nombreux dessins de corps de femmes par Le Corbusier. On en deviendrait même dérouté car certaines font étrangement penser à des peintures de Picasso. Une fois de plus, Le Corbusier nous montre, à l’instar de Picasso, qu’il s’affranchit complètement des codes et des règles propres à son époque et propose SA vision de l’homme et rien d’autre.

DE LA FAMEUSE CHAISE LONGUE DU MAITRE AU MODULOR, POUR ABOUTIR A LA VILLE VERTICALE

Enfin nous découvrons la partie « Equipement de la maison » et que l’on se le dise de suite, qui n’a alors jamais rêvé d’un canapé ou de la fameuse « chaise longue » Le Corbusier ? (en tout cas moi, oui). Si l’architecture frappe toujours par son avant-gardisme, que dire alors des quelques pièces originales du mobilier exposé, tous d’époque !

Là encore, nous avons tellement l’habitude de voir ces meubles dans le hall de belles agences, chez des particuliers de goût ou encore dans les nombreux magazines haut-de-gamme que l’on peine à croire qu’ils ont tous été conçus à la fin des années 20 ! En plein boum de la période que l’on ne présente plus, l’Art Déco est l’occasion pour Le Corbusier de se pencher de plus près sur le mobilier, autre élément donnant de la structure au corps.

Mais, contrairement au mobilier Art Déco, qui bien que plus simple et plus aérien que celui de style Empire, Charles-Edouard Jeanneret  (Le Corbusier, donc) propose là encore sa vision de « l’équipement », bien unique et totalement dépourvue d’ornement et de froufrous inutiles. Ainsi, on apprend que Charlotte Perriand, rejoint le duo formé par Le Corbusier et son cousin pour la création de tubes métalliques découlant ainsi sur des meubles mobiles, extrêmement fonctionnels et ouvrant la voie à une nouvelle façon de reposer le corps dans un espace. La fameuse Chaise Longue en est un bon exemple. Suivant les courbes du corps allongé sur le dos, le mobilier épouse au plus près la colonne vertébrale, offrant à l’usager la douce sensation de l’entre-deux : mi-assis, mi-allongé.

mobilier Le Corbusier

Ensuite, nous entrons dans le dur, ou du moins dans ce que chaque personne à tendance à dire lorsqu’il évoque ses connaissances (plus où moins vague) sur Le Corbusier. A savoir le fameux « Modulor », un système de mesure conçu dès 1943 qui se veut être la base de la taille moyenne de l’homme, soit 183 cm ou 226 cm (bras levé).

Il nous est permis d’aller plus loin, apprenant notamment que le Modulor fut aussi l’objet d’un ouvrage, « Essai sur une mesure harmonique à l’échelle humaine applicable universellement à l’architecture et à la mécanique ». Nous apprenons aussi que « le Modulor est présenté comme une évidence philosophique, mathématique et historique. Le Modulor se décline sous différentes formes, la représentation d’une figure humaine, souvent le bras levé, est peinte et sculptée sous tous les angles et parfois même, reprise sur certain mur de bâtiment. Hier comme aujourd’hui, cette figure se classe même dans le domaine poétique. Chacun ira de son interprétation.

Modulor

Direction la salle 8 : « Unité d’habitation » (ou unité d’habitation de grandeur conforme) est présentée comme le véritable aboutissement des recherches du Maître. L’étude sur les logements collectifs à permis d’aboutir à un model type, reproduit à l’infini et concrétisant l’idée majoritaire de l’après-guerre : construire vite, rapide et économique.

Unité d'habitations Le Corbusier

Ainsi, « l’Unité » représente un maximum de logements sur une petite surface au sol. Avec ses services, il s’agit ici d’une « ville verticale » qui est dotée de services dont la première fut inauguré en 1952 à Marseille plus communément connu sous le nom de : Cité radieuse.

cité radieuse Marseille

La maison du fada comme l’appellent les autochtones

Tout juste sortie de terre, la Cité radieuse et son inventeur sont l’objet de vives polémiques? mais on apprend qu’en même temps Le Corbusier reçut la Légion d’Honneur la même année à ce sujet. Les honneurs restent tandis que les critiques s’évaporent…

Toujours à mesure que l’on progresse dans la vie et l’œuvre de Le Corbusier, il est alors proposé au visiteur une expérience un peu étrange dans le cadre de la salle 9, appelée « Période Acoustique ». Une série saccadée d’images en noir et blanc est diffusée avec des sons plus ou moins étranges… Sur le coup, on a même du mal à comprendre ce que cet « ovni » fait ici, mais on comprend vite alors que tout prend un sens bien particulier dans l’œuvre de Le Corbusier.

Durant les années 1940, sa peinture entre dans ce qui nous est présenté comme étant sa « période acoustique », avec l’apparition sur ses toiles de personnages étranges, nommés « Ozon » ou « Ubu » dont il n’est pas toujours évident de comprendre le sens. Et pour les plus perdus d’entre nous, on nous explique même qu’il s’agit en réalité « d’oreilles ». De manière plus large, on comprend que cette période acoustique rejoint un nouveau domaine d’exploration de l’architecte, celle de l’expérience sensorielle dans un espace donné. L’ouïe rejoint alors la vue et le toucher pour que l’expérience architecturale soit totale. Là encore, on comprend l’important focus qu’a fait « Le Maître » sur l’humain.

ET MAINTENANT DES EGLISES…

Scruté à la loupe, Le Corbusier ne cessera de modeler un univers pour lui et il deviendrait même vulgaire de penser que l’humain, source d’inspiration majeur dans l’œuvre de Le Corbusier, pourrait alors s’apparenter comme étant sa « muse ». Comme dans la majeure partie du temps, cette nouvelle exploration par l’architecte est le fruit d’une rencontre majeure, celle avec Joseph Savina, ébéniste Breton, et qui donnera le jour à une série de sculptures.

Même avec beaucoup d’explications et près de deux heures de découvertes on a encore du mal à comprendre qui il était vraiment. Homme aux contradictions multiples. On reste interloqué par les choix et les projets dans lesquels Le Corbusier s’engage. La salle 10 de l’exposition met en lumière une nouvelle lubie du Maître qui, bien qu’athée, se met à réaliser pour l’église plusieurs bâtiments avec la stimulation et l’engagement du Père Couturier. Et c’est ainsi que, sur une colline de Franche-Comté, fut érigée la chapelle « Notre-Dame du Haut ».

Notre Dame du Haut Le Corbusier

Travailleurs et artiste infatigable, l’avant dernière salle présente l’une réalisation pharaonique du « Maître ». Ainsi, ville humaniste propose de nombreuses photos et points de vues sur la commande qui a été faite pour la Ville de Chandigarh, capitale du Punjab, état du nord-ouest de l’Inde à la frontière du Pakistan. Un aboutissement de toute une vie pour certain, too-much pour d’autre mais, en Inde, Le Corbusier est intervenu afin de construire de A à Z la capitale !

Les premières photos, avec du recul, ont du mal à faire rencontrer l’adhésion de la salle, certains visiteurs laissent s’échapper des commentaires tels que « on dirait un bunker – c’est trop, c’est spécial » et j’en passe. D’un point de vue très personnel, j’ai effectivement trouvé cette réalisation comme étant marquée par l’usage du béton de manière massive pour une ville qui se veut comme étant « symbole de la liberté de l’Inde, affranchie des traditions du passé, expression de la foi de la nation dans l’avenir ».

Il y a en effet un côté « Mur de l’Atlantique » dans ce travail bien que les zones d’habitation furent conçues par les collaborateurs directs de Le Corbusier (son cousin Pierre Jeanneret, Jane Drew et Maxwell Fry). La Haute Cours de Justice illustre bien cet aspect imposant, bloc et froid… très peu de couleur, du béton brut qui, reconnaissons le, vieilli assez mal dans le temps.

Plais de justice Le Corbusier Inde

Le plus gros paradoxe restera tout de même l’édification du monument de la « Main ouverte » qui symbolise pour Le Corbusier la main conçue pour « donner et recevoir ».

Main Le Corbusier

Et c’est avec une certaine évidence que nous entrons dans la dernière partie de la vie de Le Corbusier, nommée « Le Cabanon », en référence à la construction, en 1952, à Cap-Martin, de la dernière demeure du « Maître ». Baptisée E10 27, la villa d’Eileen Gray et Jean Bodvici se présente comme une petite maison de jardin en bois, de seulement 27 m² et appliquant les principes du Modulor.

Le Cabanon Le Corbusier

Le Cabanon Inté Le Corbusier

 

Et c’est ainsi qu’il décide d’y vivre, parfois dans le plus simple appareil (nu). Ainsi Charles-Edouard Jeanneret, alias « Le Corbusier », meurt le 27 août 1965 sur le côte d’azur, au cœur d’une véritable jungle créée autour de son cabanon. Après avoir scruté l’ensemble du travail de Le Corbusier grâce à cette riche exposition proposée par le Centre Georges-Pompidou, on en ressort marqué par la vision de l’homme selon Le Corbusier.

Son travail continue de marquer les esprits et les générations, poussant notre interrogation toujours plus loin. Le corps de l’homme fait ainsi le monde dans lequel nous vivons, mais l’architecture en soi, ne serait-elle pas aussi, comme un bon nombre d’œuvres, le meilleur moyen de survivre à sa propre mort ?