20150915

Fin de mission, ou comment la guerre fait naître une belle littérature

couv rivire

Et si la guerre avait une vertu ? Au moins une… sans doute une seule, d’ailleurs ? Faire éclore des talents littéraires. 14 a donné Barbusse, Remarque, Hemingway, 45, Céline, Vercors, Aragon, Kessel… Et voilà que cette source, qu’on croyait tarie, rejaillit de plus belle. Bah oui, la guerre est toujours là. Plus chez nous, certes, mais […]


Et si la guerre avait une vertu ? Au moins une… sans doute une seule, d’ailleurs ? Faire éclore des talents littéraires. 14 a donné Barbusse, Remarque, Hemingway, 45, Céline, Vercors, Aragon, Kessel…

Et voilà que cette source, qu’on croyait tarie, rejaillit de plus belle. Bah oui, la guerre est toujours là. Plus chez nous, certes, mais toujours là. C’est maintenant dans des contrées aussi exotiques que l’Irak ou l’Afghanistan qu’elle se déroule. Mais avec les mêmes effets : le pauvre soldat, qu’on envoie là-bas, une fois revenu – quand il a la chance de revenir -, a besoin d’un exutoire.

Or, quoi de mieux, comme exutoire, que de se mettre à écrire ? C’est ainsi qu’est arrivé entre nos mains ce Fin de mission, de Phil Klay : douze nouvelles, variées, ayant toutes pour thème la guerre, telle que vécue par les soldats, sur place.

Evidemment, qui dit nouvelles, dit qualité inégale. Pour tout dire, nous, c’est la première, Fin de mission, justement, qui nous a scotchés. Les autres, par comparaison, sont un peu plus faiblardes. Mais la première, vraiment, est un petit bijou. On vous livre trois courts extraits pour vous en convaincre.

« On a tiré sur des chiens. Pas par accident. De façon délibérée. »

Ça c’est l’attaque de la nouvelle. Histoire de bien nous mettre dans le bain. Vous le sentez, là, le rythme de phrase, le recul de l’homme, derrière sa plume, qui écrit ?

« Tuer un homme avec un couteau, ça fait du bien. Tous les marines se regardent, l’air de dire : c’est quoi ce bordel ? Ils ne s’attendaient pas à ça de la part d’un officier en second. Ça c’est des conneries de soldat de première classe. »

Vous la voyez l’inanité de la guerre ? La folie qui peut s’emparer des hommes, alors ?

« Voilà une expérience. Votre femme vous emmène faire des courses à Wilmington. La dernière fois que vous avez marché dans une rue, votre gars en pointe avançait sur un côté de la route, observant devant lui et scrutant les toits de l’autre côté. Le marine derrière lui observe les fenêtres des étages supérieurs des bâtiments (…) et ainsi de suite jusqu’à ce que vos hommes couvrent complètement le niveau de la chaussée. (…) A Wilmington, vous n’avez pas de section avec vous, vous n’avez pas d’équiper, vous n’avez même pas d’arme. Dix fois, vous sursautez, vous cherchez votre arme et elle n’est pas là. Vous êtes en sécurité, alors votre niveau de vigilance devrait être au vert, mais il ne l’est pas. »

Et là, vous la sentez, la difficulté du retour ?

LA REALITE DE LA GUERRE FACON SCUD EN PLEINE TRONCHE, PAR DES GAMINS DE 20 PIGES

Eh bien, tout ça, on se le prend en pleine tronche. Façon scud… Ah ah, on en voit d’ici pousser de grands cris anti-américains, ah ah ah comme c’est drôle. Genre : « Encore une saloperie de livre militariste, qui vient essayer de nous prouver que la guerre, c’est nécessaire, et que les Irakiens et les Afghans, ce ne sont rien que des salopards de terroristes qu’il faut tuer ! »

Franchement ? Vous le pensez, ça ?! Vous nous croyez assez simplets pour tomber dans un tel panneau ? Non, allons allons les enfants, non, laissez-nous l’amabilité de nous croire moins cons que ça. Si on vous dit que ce Fin de mission est très bon, c’est justement qu’il évite ces facilités.

On a, au contraire, les états d’âme de pauvres gamins de 20 piges qui nous tombent sur la gueule. 20 piges… Vous vous rendez compte ?! Vous croyez qu’on a envie de tuer quelqu’un, à 20 piges ?! Vous croyez que ça amuse ces mômes de devoir tirer sur un gars comme eux, voire plus jeune ?

A un moment, Fin de mission évoque ce cas, justement. Un accrochage. C’est lui ou c’est l’autre, l’un des deux doit tomber. Ce sera l’autre alors… Une dure journée que celle-là. Un premier accrochage le matin. A vue de nez, l’Irakien en face, qui s’est saisi d’un AK-47 au passage du convoi US, n’a pas plus de 13 ou 14 ans. Il tire, les Ricains ripostent. Le tuent.

L’après-midi, paf, rebelote, une autre embuscade, un autre accrochage. Cette fois, c’est un marine qui y laisse la vie, Mac. Le soir, au débrief, on vient féliciter le narrateur, qui a tué le petit hajji Irakien. Bravo dit l’un de ses potes, en substance, « tu as vengé Mac ». Sa réaction ?

« C’était pour Mac (disait-il). Sauf que j’avais tué le hajji d’abord. Et donc c’était plutôt Mac pour le hajji. »

Vous l’avez, là, l’humanité qui se dégage de cette phrase ? Sa force, immense ? Son émotion ? Le recul du bonhomme qui dit ça ? Le signe, assurément, que ces pauvres soldats valent bien mieux que leurs chefs. Bien mieux que Bush ou Powell qui devront à jamais répondre de leurs mensonges devant l’histoire.

LE RETOUR IMPOSSIBLE, AVEC SON LOT DE DEPRESSIONS ET DE SUICIDES

Fin de mission, c’est ça : la guerre racontée pour ce qu’elle est. Une saloperie, qui ne fait plaisir à personne. Des têtes brûlées, il y en a, oui, évidemment. Mais ils se comptent sur les doigts de la main. Et tuer un homme, même armé, en face de soi, ça vous détruit un marine plus sûrement que n’importe quelle grenade qui explose sous son blindé qui passe…

Le plus émouvant est sans doute encore quand la question du retour est abordée. Le choc, épouvantable. La vie normale rendue impossible. Comment croire en l’Homme, encore, quand vous avez vu tant d’horreurs en si peu de temps ?

Il y a les dépressions qui s’enchaînent, les séparations. La violence conjugale, aussi, les suicides. Beaucoup de suicides : la guerre contre soi après l’avoir menée contre les autres. La mort après ce qui aurait dû être le retour à la vie.

Fin de mission,

Phil Klay

Editions Gallmeister

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