20150923

Lance Armstrong en gentil garçon dans The Program, le film raté de Stephen Frears

program

The Program, à défaut de choisir entre le biopic classique sur Lance Armstrong et l’enquête des journalistes qui a mené à sa chute, rate complètement sa cible. Le biopic est affligeant, et le récit sur l’enquête bâclé.


Au mieux, un docu-fiction moyen. En aucun cas un bon film de cinéma. The Program, de Stephen Frears, ne fait que très paresseusement retracer la folle histoire de Lance Armstrong. Un simple survol sans aspérité, ni prise de risque. Un point de vue neutre, qui frise le pleutre.

C’est dommage parce que, alors que c’était sans doute le plus compliqué – on sait que filmer du sport au cinéma n’est jamais simple – Frears s’en sort plutôt bien avec les scènes de courses cyclistes. Certes, ses acteurs sont bien trop charpentés pour faire figure de coureurs cyclistes crédibles mais, en mêlant images d’archives et reconstitutions fictives, il s’en tire très honorablement.

On aime ainsi particulièrement le travail de recherches accompli, avec les vieux maillots d’antan ressortis du placard : Gewiss, Polti, Banesto, ONCE ou Motorola. Là, franchement, un grand respect, pour un grand plaisir.

LE TRIPLE, A GLACER LE SANG, DE LA FLECHE WALLONNE 94

C’est là l’agréable surprise de The Program mais, malheureusement, aussi la seule. On ne peut en effet, pour le reste, que regretter la légèreté du traitement scénaristique. C’est sans intérêt pour quiconque n’aime pas le cyclisme. Et bien trop superficiel pour qui l’aime, et le connaît un peu.

Si vous n’êtes pas au courant de ce que furent les terribles années 1990 dans le milieu des mollets rasés, alors vous ne comprendrez rien. Et surtout pas la descente aux enfers de Lance Armstrong. On pense par exemple à l’allusion faite, d’entrée de film, au triplé « à glacer le sang » des gars de la Gewiss, dans la Flèche Wallonne 1994.

QUAND ARMSTRONG SE DECIDE A ROULER EN FERRARI

Ben Foster est bon en Lance Armstrong, pas de problème là-dessus. C'est son personnage qui est mauvais, mal traité.

Ben Foster est bon en Lance Armstrong, pas de problème là-dessus. C’est son personnage qui est mauvais, mal traité.

D’après Frears, c’est là que le destin d’Armstrong bascule. Ce jour-là, avec une facilité déconcertante, les coureurs de l’équipe italienne Gewiss accélèrent quand ils le souhaitent, et sèment le peloton pour s’en aller chercher la victoire. Armstrong, derrière, comme les autres, ne peut que regarder les dégâts sans comprendre. Ou plutôt si : en ne comprenant que trop bien.

Il sait que, s’il veut gagner, il doit, lui aussi, franchir ce cap de la tricherie sanguine. Ces coureurs, boostés à l’EPO, ont pour médecin le Dr. Ferrari. Armstrong se met en quête de ce gourou qui fait se transformer d’aimables « gregario » en vainqueurs de grandes courses. Ensemble, ils vont mettre au point le protocole médical qui va faire de Lance, bon coureur taillé pour les Classiques, un septuple vainqueur du Tour de France.

LANCE, TOUTE SERINGUE DEHORS, PARCE QUE LES AUTRES LE FONT

Guillaume Canet incarne un trop caricatural Dr. Ferrari, l'homme qui transformait des équipiers en vainqueurs de grandes courses.

Guillaume Canet incarne un trop caricatural Dr. Ferrari, l’homme qui transformait des équipiers en vainqueurs de grandes courses.

On ne voit rien, dans The Program, à ce moment précis pourtant primordial de l’histoire, des doutes qui peuvent assaillir Armstrong : Should I stay or should I go ? « Go », se dit Lance qui, toute seringue dehors, se jette à corps perdu dans le dopage. Et son équipe avec.

On voit alors la petite troupe s’en aller humer l’air frais des montagnes suisses, joli pays où l’EPO est en vente libre, sans ordonnance. Une approche bien légère qui semble largement légitimer la pratique du dopage. « Parce que les autres le font »… « Parce que c’est en vente libre »… « Parce que ce n’est pas si dangereux que cela »…

Admettons le principe – c’était malheureusement bien cela, l’état d’esprit du peloton cycliste d’alors. Mais qu’au moins Frears nous montre une bande de petits cons prétentieux, sûrs d’eux et coupés de toute moralité, plutôt que ce gentil Lance qui cherche juste à faire son job, du mieux qu’il peut.

LE GENTIL LANCE, MAIS JAMAIS RIEN SUR LE CAID DES PELOTONS

Houston, Houston, nous avons un problème...

Houston, Houston, nous avons un problème…

C’est le premier élément gênant du film. Armstrong n’y est jamais montré antipathique. Même quand, plus tard, le film évoque les épisodes d’intimidations auprès de Bassons ou de Simeoni, on n’y voit rien d’autre qu’une aimable pression sans conséquence. Alors que ces gars-là, en réalité, ont vécu l’enfer, dans le secret des pelotons resserrés, à l’abri des caméras.

Jamais on ne voit les méthodes de caïd des bas quartiers utilisées par Armstrong pour faire régner sa loi. Plus que le dopage, alors généralisé, c’est cela qui déshonore Armstrong. Frears en fait un homme très humain, doublé, une fois son cancer vaincu, d’un héros américain. Ce qu’il fut, c’est vrai, ce qu’il fut…

Mais pourquoi, alors, ne pas tenter une approche un brin psychologique du personnage. Car bon sang (sans mauvais jeu de mot) (comment ça, trop tard?), ce gars-là devait bien avoir quelques moments difficiles quand, le soir, seul dans ses draps roses, il se retrouvait face à son mensonge, ses mensonges ?

LE VRAI SUJET AURAIT ETE L’ENQUETE JOURNALISTIQUE QUI A CONDUIT A LA CHUTE D’ARMSTRONG

Or rien de cela ne nous est montré. Absolument rien. De bout en bout, Armstrong est droit dans ses bottes, sans remord, ni regret. Peut-être n’en avait-il pas, c’est vrai. Dans ce cas, Frears aurait eu beau jeu de le montrer comme tel, antipathique et borné. Il aurait eu beau jeu, surtout, de concentrer son récit sur l’enquête journalistique qui, finalement, a jeté l’idole à terre.

Là était le sujet, assurément. Sur cette enquête, quasi policière, digne de celle du Watergate (comment ça, on s’emporte?). Digne, en tout cas, d’un point de vue cinématographique, d’un film comme Zodiac, par exemple, toute proportion gardée, encore une fois.

Comment un petit journaliste, pris de doutes dès le début, remonte, seul et contre tous, le fil de l’histoire, pour mettre au grand jour ce si terrible mensonge : rien de ce que vous venez de vivre, entre 1999 et 2005 (les sept victoires d’Armstrong dans le Tour), ne repose sur quelque chose de vrai.

RIEN SUR BALLESTER

Cela aurait été passionnant. De voir comment on enquête, comment on recoupe les informations, comment on doute, aussi, comment c’est difficile de nager à contre-courant, comment les gens craquent, les langues se délient – à ce propos, le cas Landis est passionnant mais trop traité au second plan.

Sans compter, en plus, que Frears n’évoque comme journaliste tenace que David Walsh, sans jamais citer le nom de son confrère Ballester. Ils étaient pourtant deux à mener ce difficile travail. Et d’un point de vue très franchouillard, ne voir que l’Irlandais mis en avant, ça fait un peu mal au cul, il faut avouer.