20150922

Mythes et réalité de la dette, perversion de la promesse

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Les économistes savent-ils ce qu’est une dette ? Au niveau comptable, on ose espérer que oui. Et d’ailleurs comme tout un chacun à qui il est arrivé d’emprunter. Si l’on cherche par contre à saisir les origines profondes de la dette, alors il y a fort à parier que l’économiste sera incapable de fournir des […]


Les économistes savent-ils ce qu’est une dette ? Au niveau comptable, on ose espérer que oui. Et d’ailleurs comme tout un chacun à qui il est arrivé d’emprunter. Si l’on cherche par contre à saisir les origines profondes de la dette, alors il y a fort à parier que l’économiste sera incapable de fournir des réponses satisfaisantes, renvoyant comme à l’œuf et la poule à un créditeur et un débiteur originaires, aussi hypothétiques qu’imaginaires. Aussi n’est-ce sans doute pas du côté de l’économiste que de l’anthropologue qu’il faut se tourner afin de cerner au mieux les causes de la dette, et ainsi se donner les capacités d’y remédier. C’est en vertu de cette radicalité salutaire que l’anthropologue David Graeber a produit un ouvrage monumental, à l’image de son titre : Dette, 5000 ans d’histoire. Afin de procéder à la généalogie de la dette et apprécier sa réalité historique, il convient tout d’abord de tordre le cou à quelques idées reçues, par ailleurs véhiculées par la plupart des manuels d’économie, et qui sont désormais ancrées dans l’imaginaire populaire, première condition de la servitude volontaire.

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Le mythe du troc

Au premier rang de ces idées reçues, nous retrouvons le mythe du troc. Le commun des mortels imagine qu’à l’origine des échanges, les individus ont échangé directement des biens contre d’autres bien en fonction de leurs besoins. La réalité est bien différente. Toutes les recherches ethnographiques montrent que l’économie du troc n’a jamais pu être décrite au sein d’une société. Cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas en tant que telle, mais elle demeure plus une exception dans l’histoire, même dans les temps les plus reculés, que la norme.
Le troc, lorsqu’il a lieu, résulte davantage d’un échange entre groupes étrangers qui sont distants et ne veulent pas entretenir de relation durable (ce fut encore récemment le cas entre les Etats-Unis et l’URSS pendant la guerre froide). Jusqu’au XVIème siècle, l’expression « faire du troc » voulait d’ailleurs dire littéralement dans la plupart des langues européennes « duper », « embobiner » ou « dépouiller ». En réalité, cette pratique est historiquement une sorte d’accident historique qui a lieu lorsque des personnes habituées à utiliser des pièces de monnaie s’en trouvent dépourvus (ou quand la monnaie ne vaut plus rien). Aussi est-il faux que les sociétés humaines aient commencé par le troc, puis découvert la monnaie et enfin le crédit : c’est bien l’inverse qui s’est produit. Les hommes ont d’abord conçu la monnaie virtuelle, puis est apparue la monnaie qui n’a jamais entièrement remplacé le crédit. Le mythe du troc en économie est l’équivalent du contrat social en politique (ils apparaissent d’ailleurs à la même époque) pour mieux dissimuler l’origine violente du marché et de l’Etat : « (…) historiquement, les marchés commerciaux impersonnels sont nés du vol. L’inlassable récitation du mythe du troc, utilisée comme une incantation, est avant tout pour les économistes une façon de conjurer le risque de devoir regarder en face cette réalité. Mais un instant de réflexion suffit pour voir que c’est une évidence. » (p.472). Comment donc est-on passé de la monnaie virtuelle, autrement dit à la dette et au crédit, à la monnaie ? Certains ont vu dans la notion de dette primordiale, marquée par le religieux, un début d’explication.

 

Le mythe de la dette primordiale

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Selon cette théorie, la monnaie est tout d’abord originaire de la dette que tout individu a dès sa naissance à l’égard du cosmos, du monde qui lui a permis de naître. Cette dette de vie, qui ne peut jamais être complètement remboursée, expliquerait qu’il ait pu exister l’existence de sacrifices pour s’en acquitter. Néanmoins, les puissances temporelles représentant ces forces cosmiques auraient inventé la monnaie afin de la substituer aux sacrifices humains qui n’auront progressivement plus qu’une portée symbolique pour ensuite disparaître peu à peu des rituels ou tout du moins prendre une autre forme (par exemple avec le sacrifice d’animaux). La monnaie mise en circulation par les souverains représenterait ainsi « l’impôt-rachat de la dette de vie ».
Cette théorie est intéressante dans la mesure où elle remet en cause l’idée du mythe de la monnaie comme l’instrument originaire d’échanges de biens pour davantage mettre l’accent sur sa dimension primordiale à la fois politique et religieuse. Est-elle exacte pour autant? L’idée de sacrifice comme objet de marchandage avec les dieux est loin d’être évidente : puisque les dieux peuvent avoir tout ce qu’ils veulent, il serait ridiculement prétentieux de prétendre rétablir l’égalité entre leur toute puissance et la petitesse des hommes. Est-ce donc le pouvoir politique qui s’est réapproprié leur légitimité afin de justifier l’impôt?
Là encore l’examen ne tient pas : dans la plupart des cités de l’antiquité, le citoyen ne payait pas d’impôts. Seuls étaient imposables les vaincus, les étrangers assujettis. Plus globalement, le problème de cette théorie est l’idée d’une dette envers ce qu’on appelle la « société », qui est un concept relativement moderne renvoyant à un Tout plus ou moins homogène dont l’expression politique renverrait à l’entité « Etat ». Or, cette notion est loin d’être évidente dans l’histoire. David Graeber prend l’exemple du « marchand arménien chrétien sous le règne de Genghis Khan. Qu’est ce que la « société » pour moi ? La ville où j’ai grandi ? La société des marchands internationaux (avec ses codes de conduite élaborés) dans laquelle je mène quotidiennement mes affaires ? Les locuteurs de l’arménien ? La chrétienté (ou peut-être la seule chrétienté orthodoxe) ? Ou les habitants de l’Empire mongol, qui s’étendait de la Méditerranée à la Corée ? (…) les Etats font parfois sentir leur présence assez sporadiquement dans la vie des populations, et beaucoup de gens, au fil de l’histoire, n’ont jamais été tout à fait sûrs de l’Etat où ils se trouvaient. Jusqu’à une date très récente, de nombreux habitants de la planète ne savaient jamais vraiment dans quel pays ils étaient censés être, ni pourquoi c’était important. » (p.84). Si l’idée d’une transaction possible via le sacrifice (qui aurait donné par la suite la monnaie) entre les hommes et les dieux est erronée, c’est en partie parce que nous projetons sur des pratiques historiques une certaine rationalité occidentale : le problème de Nietzsche, comme d’Adam Smith, est qu’ils partent du postulat de l’homme rationnel et calculant, en imaginant qu’à l’origine du pénal se trouve la dette vis-à-vis des ancêtres. Mais ceci est une pensée bourgeoise qui retrouve son contrepoint en bien d’autres témoignages de sociétés premières qui au contraire affirment que le propre de l’homme est de ne pas faire de comptes d’apothicaires (voir comme contre exemple le fameux Essai sur le don de Mauss).
Le mythe de la monnaie comme moyen d’échange.

La monnaie pouvait servir originairement à estimer des biens. Par exemple, dans l’antiquité, le bœuf était utilisé comme monnaie d’évaluation dans la mesure où il était offert en sacrifice aux dieux (il servait ainsi de référence) absolue. Aucun objet n’était par contre échangé par l’intermédiaire de bœufs. L’exemple des monnaies dites « primitives » (par exemple le coquillage) ne servait pas à échanger des biens mais à reconfigurer des relations entre les personnes. D’où par ailleurs la signification « payer » dont l’étymologie vient de « pacifier, apaiser » : la monnaie servait en effet avant tout à conclure des mariages ou régler des litiges, lors par exemple d’un meurtre, pour éviter que ne se développe une vendetta. En ce sens, la monnaie serait née d’une pratique primitive du droit. La monnaie commence comme substitut d’une dette de vie, c’est-à-dire comme lors des vendettas entre familles, comme une « créance de sang ». La famille de l’assassin donnera une dent de requin par exemple pour compenser le décès de sa victime. Il ne faut pas y voir pour autant une équivalence. Une dent de requin n’équivaut bien évidemment pas à la vie d’un homme. « Donc, là encore, la monnaie est avant tout une façon de reconnaître que l’on doit quelque chose de beaucoup plus précieux que la monnaie ». (p.164).

D’autre part, nous retrouvons parmi les premières monnaies primitives archaïques les esclaves, dont la caractéristique était d’être réduis à l’état de chose que l’on peut assimiler à une mort sociale dans la mesure où ils sont coupés de tout lien social (à part celui qui les lient avec leur maître) et n’ont aucun pouvoir de décision. « Tout indique (…) que l’esclavage, exceptionnellement apte à arracher des êtres humains à leur contexte, à les muer en abstractions, a partout joué un rôle crucial dans l’essor des marchés. » (p.203). Autre élément déterminant dans le développement des marchés : la constitution des armées. La monnaie comme moyen d’échange et les marchés ne se sont pas développés naturellement comme le décrivait Adam Smith. Les souverains en effet s’accaparaient le plus souvent les richesses de son pays (comme des mines d’or et d’argent), mais quel sens y avait-il pour lui à extraire l’or, à le frapper à son effigie et à le mettre en circulation pour exiger que son peuple le lui rende ? Supposons qu’un roi désire financer une armée permanente de plusieurs dizaines de milliers d’hommes : « Dans le monde antique ou médiéval, nourrir une telle force pose un énorme problème – tant qu’elle n’est pas en marche, il faut employer presque autant d’hommes et d’animaux pour localiser, acquérir et transporter les approvisionnements nécessaires. En revanche, si l’on remet des pièces de monnaie aux soldats, puis qu’on exige que toutes les familles du royaume paient obligatoirement au roi l’une de ces pièces, on transforme en un clin d’œil l’ensemble de l’économie du pays en une immense machine à approvisionner les troupes, puisque, à présent, chaque famille, afin d’avoir les pièces, doit trouver moyen de contribuer à l’effort général pour donner aux soldats ce qu’ils veulent. (…) Il suffit de jeter un coup d’œil au traité de Kautilya, l’Arthasastra, au « cercle de souveraineté » sassanide ou au Discours sur le sel et le fer chinois pour constater que la plupart des monarques antiques passaient beaucoup de temps à réfléchir sur la relation entre mines, soldats, impôts et denrées alimentaires. » (p.63-64). En d’autres termes, et pour synthétiser : « Si nous sommes devenus une société de la dette, c’est parce que l’héritage de la guerre, de la conquête et de l’esclavage n’a jamais entièrement disparu. » (p.201)

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Qu’est-ce que la dette ?

Les dettes nationales ne proviennent en effet pas tant de l’emprunt pour des grands travaux que du financement de la guerre, la création des banques centrales institutionnalisant cette alliance entre hommes d’argent et hommes de guerre de l’Italie de la Renaissance jusqu’à nos jours. Il existerait ainsi en quelque sorte deux formes de dette (Ce que Graeber ne développe jamais formellement) : la dette au sens étatique, religieux et économique, dont la fonction vise à établir la légitimité d’une autorité sur un groupe, via notamment l’esclavage et la guerre. Mais aussi la dette au sens social : nous nous devons tous quelque chose, et les dettes liées aux promesses que nous nous faisons sont garantes du lien social. Lorsqu’on dit « merci » on demande miséricorde à son créditeur, on exprime sa dette : on doit quelque chose à la personne qui vous a rendu service. Lorsque cette personne répond « de rien », elle signifie qu’elle n’a pas inscrit votre dette dans le livre de compte. « Tout le plaisir est pour moi » indique que la relation humaine n’est pas comptable. La dette implicite suppose que le débiteur reste redevable à son créditeur de façon morale, c’est une marque de confiance qui suppose qu’un jour ou l’autre il lui rendra la pareille. En somme, la première s’accapare une partie de la force collective (pour employer la terminologie de Proudhon) de la seconde (dont la dimension est anarchique) pour mieux constituer des monopoles entérinant des rapports inégalitaires de domination et d’exploitation. « C’est une promesse doublement corrompue par les mathématiques et la violence. Si la liberté (la vraie) est l’aptitude à se faire des amis, elle est aussi, forcément, la capacité de faire de vraies promesses. » (p.478).

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Une question se pose alors : sommes-nous assez sages pour être les gardiens de nos propres promesses ?

 

Illustration principale par Veronica Malatesta