20151012

Du bon usage de l’image

giphy

Pourquoi les images peuvent-elles être l’objet de tant de haines ? Pourquoi leur destruction appelle à la reconstruction de nouvelles ? Comment sortir de la polémique entre ceux qui prétendent que l’accès à la Vérité ne supporte pas la représentation, privilégiant comme seule possibilité un accès direct, et ceux qui affirment que la médiation des […]


Pourquoi les images peuvent-elles être l’objet de tant de haines ? Pourquoi leur destruction appelle à la reconstruction de nouvelles ? Comment sortir de la polémique entre ceux qui prétendent que l’accès à la Vérité ne supporte pas la représentation, privilégiant comme seule possibilité un accès direct, et ceux qui affirment que la médiation des images demeure nécessaire à ces accès ? La profanation demeure t-il l’acte ultime de l’émancipation. N’en vient-elle pas à se confondre avec l’iconoclasme des talibans dans leur obsession à détruire l’image sacrée de l’Autre ? Nous retrouvons ici les mêmes faces d’une même pièce : le religieux qui détruit les idoles et l’antireligieux qui détruit les icônes. Elles entendent détruire parce qu’elles sont censées être fausses et dénuées de sens mais l’acte trahit davantage l’aveu de la perception de leur puissance menaçante. « Allons-nous vraiment passer un autre siècle à re-détruire et re-déconstruire naïvement des images si intelligemment et subtilement déjà déconstruites ? » se demande Bruno Latour dans son essai Iconoclash (Bruno Latour, Sur le culte moderne des dieux faitiches, suivi de Iconoclash, La découverte, 2009, p.186). Dans cet essai, il répertorie cinq types de gestes iconoclastes.
– Les A sont contre toutes les images : l’accès à la Vérité ne peut avoir lieu qu’à la condition que tout intermédiaire soit détruit.
– Les B sont contre les « arrêts sur image », pas contre les images en tant que telles. Ce sont des iconophiles qui estiment qu’il ne faut pas se fixer sur une image mais au contraire sans cesse passer de l’une à l’autre. Il s’agit de se rapporter à des images toujours plus nouvelles.
– Les C ne sont pas contre les images mais contre celles de leurs adversaires. En clair, le C détient une vérité et doit détruire l’image de son ennemi idôlatre.
– Les D détruisent involontairement des images (restaurateurs d’œuvres d’art ou architectes par exemple).
– Enfin les E sont des gens ordinaires : ils se moquent des iconoclastes et des iconophiles.

Remarquons tout de suite un point important : Latour omet une catégorie, que l’on pourrait appeler F, qui est constituée de personnes pratiquant « l’arrêt sur image » sans pour autant s’en prendre à l’image des autres, sous prétexte qu’ils détiendraient une vérité universelle à imposer par la force. N’est-ce pas d’ailleurs la catégorie la plus ordinaire et la plus répandue, ce type comportemental de type Georges Brassens dont la topographie se rapporte au local sans les murs (Miguel Torga)?

Francis, the magic dino-pope.


Notre société est au contraire malade de ne plus pouvoir faire d’arrêt sur image dans une perspective qui ne soit pas nihiliste. Qu’il s’agisse de figer le temps malgré son accélération en vue de prêter attention à un objet, ou d’adopter une attitude de fidélité et d’engagement vis-à-vis de cet objet, l’arrêt sur image est comme une ancre jetée dans la mer agitée de notre postmodernité. Tout consiste ensuite à distinguer le bon et le mauvais arrêt sur image.

Déjà vers l’an 600, le pape Grégoire le Grand envoyait une lettre à Serenus, évêque de Marseille, qui avait fait détruire toutes les images de sa ville épiscopale sous prétexte que l’on ne pouvait adorer une icône, Dieu étant irreprésentable. Cette lettre allait faire autorité dans la politique postérieure de l’Eglise vis-à-vis des images. Voici en quels termes le pape s’adressait à l’évêque : « Autre chose en effet est d’adorer une peinture, et autre chose d’apprendre par une scène représentée en peinture ce qu’il faut adorer. (…) les peintures sont la lecture de ceux qui ne savent pas les lettres de sorte qu’elles tiennent le rôle d’une lecture, surtout chez les païens. » (Alain Besançon, L’image interdite, Gallimard, 1994, p.278) Si cette approche est toute emprunte de bon sens, elle n’épuise cependant pas totalement les difficultés liées au rapport à l’image : « Plus subtile, plus difficile à discerner est l’iconolâtrie non pas de l’icône, ni du prototype présent sur l’icône, mais de la théologie de l’icône, ou du domaine religieux délimité par l’icône. (…) Le danger vient de ce que, dans l’exaltation d’une théologie particulière, l’honneur dû à l’icône, au lieu de rejaillir sur le prototype, rejaillit sur le système, qui est en fait la seule chose représentée. » (Alain Besançon, L’image interdite, Gallimard, 1994, p.268)

 

Bruno Latour entend échapper à ce piège en substituant à l’arrêt sur image la prolifération des images (en ce sens, il se rattache à la catégorie B qu’il a définit dans la liste susmentionnée) : « Il y a toute la différence du monde entre la déformation iconoclaste, qui repose toujours sur le pouvoir de ce qui a été détruit, et la cascade productive de re-représentations. » (Iconoclash, p.191). Ce faisant, au prétexte de prévenir les risques relatifs au pouvoir de l’Un de l’image dans sa démultiplication, il dissout par la même occasion toute possibilité de mise en sens, toute symbolique, et surtout toute culture de la relation vis-à-vis de l’objet représenté par l’image.
Ce qui importe n’est pas tant la cascade d’images disparates, ni l’arrêt sur image, qui au fond ne font que brouiller toute possibilité de signification, la première en empêchant toute forme de mise en sens et toute possibilité d’appréhender un objet de représentation qui mériterait attention (Evacuant ainsi toute notion de sélection et d’évaluation), la seconde en trompant le spectateur en raison de sa condition partielle qui prétendrait valoir pour la représentation totale de l’objet. Ce qui importe en somme, c’est la multiplication des images pour un même objet représenté (ce qui suppose au préalable la sélection de cet objet, ce qui n’empêche pas qu’il puisse il y en avoir plusieurs) afin d’appréhender au mieux cet objet et en saisir tout le sens qu’il peut nous renvoyer. C’est cette multiplication permettant d’approcher au mieux la totalité d’une singularité qui permet d’échapper tant à l’idolâtrie qu’au relativisme, cela vaut tant dans la relation amoureuse que dans la démarche scientifique. L’image n’existe pas seule. Elle est une représentation de quelque chose ou quelqu’un de concret. Peu importe si cette chose ou cette personne existe ou pas réellement.

Ce qui importe est la relation à l’objet : dans la perspective de l’iconologie, la personnalité du spectateur est annihilée, absorbée par l’absolu de la représentation unique. Le rapport positif à l’image suppose d’une part un équilibre entre le spectateur et la représentation de l’objet, de manière à ce que cette représentation ne soit ni la projection du spectateur sur l’objet ni la projection de l’objet sur le spectateur). D’autre part, il implique une réciprocité dans la mesure où l’objet doit pouvoir renvoyer au spectateur la multiplicité de ses facettes, et le spectateur susciter du regard les multiples représentations de cet objet dont il sait par avance qu’il n’existera jamais assez d’image pour représenter sa totalité.