20151005

L’injonction au bien-baiser

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LE CUL EST PARTOUT. La simple formulation de cette sentence est has been depuis déjà deux bonnes décennies. Que l’on disserte sur l’usage capital des boobs dans les stratégies marketings ou sur l’inénarrable proportion de la pornographie sur le web, on ne fera qu’enfoncer des portes plus ouvertes que les cuisses de Sasha Grey.


C’est un fait : si depuis des millénaires les prophètes barbus de tous poils se sont tour à tour évertués à déclarer que « tout est loi », « tout est un » et « tout est amour », c’est finalement ce bon vieux Sigmund que l’ère moderne a choisi de consacrer : « tout est sexuel ».

Ainsi, dans un monde aussi décomplexé que le nôtre, il y aurait fort à parier que la liberté sexuelle soit aujourd’hui une norme absolue. Ce serait même la moindre des choses près d’un demi-siècle après la « révolution sexuelle » qui aura fait gicler à la face du monde l’ensemble des pratiques non-procréatrices. Depuis ce temps béni, la sexualité s’est affirmée comme une facette fondamentale de l’épanouissement personnel : l’érotisme pourrait même être en passe de devenir un droit humain reconnu dans les sociétés occidentales, comme le prouvent notamment les prémices du débat autour de l’assistanat sexuel des personnes handicapées. Une bien belle évolution en somme depuis l’âge néolithique, pourtant pas si lointain, où Pierre s’allongeait sur Marie, dans le noir, pour faire son devoir en pensant à la gloire de la France… La libre sexualité est aujourd’hui admise comme un aspect fondateur de nos existences et la morale sociétale n’a plus rien à redire à cela.

Et pourtant.

Et pourtant, si l’on y regarde de plus près, les choses sont loin d’être aussi idylliques. L’érotisme dans son acception moderne subit toujours l’influence latente de normes certes neuves mais toujours excluantes.

Alors comme ça, bande de petits saligauds, vous pensiez pouvoir baiser en paix ? Loin s’en faut, si la mère Lamorale a changé de masque, elle semble toujours aussi décidée à agiter sa fourche.

 

epanouie

 

Si le terme « érotisme » parcourt aujourd’hui notre univers de sens, on remarquera que dans le langage médiatique, où il est omniprésent, il est systématiquement associé à quelque chose de positif, qui réclame un effort en vue d’une amélioration de soi-même et de ses relations à autrui. Il y a dans sa définition moderne une injonction au meilleur, au bien être, à l’équilibre… Il s’agit d’un système ordonné par des normes où les valeurs de santé et d’amour sont dominantes. L’objectif avancé de la pratique de l’érotisme serait de permettre une relation amoureuse où s’entretient la santé physique et mentale ; ce qui est jugé bon et bien, la plénitude qu’il faut atteindre.

Et il faut avouer qu’il est difficile de passer à côté : la presse est unanime sur une certaine idée de la sexualité correctement pratiquée, pour le bonheur, dans l’ordre de la nature et qui respecterait la dignité de chacun… L’épanouissement, oui, mais pas de n’importe quelle façon. Tendez l’oreille, mes agneaux, tendez l’oreille ; cela ne vous dit rien ?

La bonne sexualité se déroule entre personnes majeures, éprouvant une attirance physique et intellectuelle réciproque, pleinement consentantes ‒ et donc libres de l’influence de l’alcool ou de psychotropes ‒, bien protégées contre les MST, réalisant des pratiques épanouissantes, qui assurent la réciprocité du plaisir, dans le respect de la dignité de chacun.

Un discours qui, sous couvert d’encouragement à l’épanouissement personnel, organise à n’en pas douter un contrôle sous-jacent de la sexualité, une régulation de son usage en fonction d’une certaine idée de la normalité. Au final, on assiste à l’avènement d’un érotisme qui exclut de fait les pratiques jugées non-épanouissantes, dégradantes, dangereuses ou marginales. Hors de ces injonctions à la santé et à l’amour commence la déviance malsaine.

Eh oui, toi la salope soumise qui kiffe le lâcher prise au bout de la laisse de ton maître, toi l’enfoiré manipulateur de l’autre côté du fouet ; toi le débris qui jouit des talons aiguille te transperçant la peau, toi la timbrée qui lui marche dessus ; toi l’indigne souillon au cœur du gang bang, toi l’anonyme obsédé qui y participe ; toi le triste voyeur, toi l’exhibitionniste, et même toi, l’insensible gougnafier qui ne rappellera jamais ton dernier coup d’un soir ; tu la sens, tu la sens ma grosse culpabilisation ?

Quoi qu’en disent les rebuts sus-cités, ils auront bien du mal à faire passer leurs passe-temps pour honorables, éternels objets de suspicion qu’ils sont aux yeux du reste du monde. Comment accepter l’idée que l’épanouissement sexuel puisse naître dans une partouze SM quand l’ordre des choses nous insuffle en permanence l’image idéalisé du couple (de préférence hétérosexuel, jeune et svelte), amoureux, fidèle, à l’écoute permanente de l’autre et en bonne santé ? Ce qui ne tend pas vers une certaine idée du bonheur ou de la sécurité en matière de santé sera nécessairement exclu, ou du moins suspecté de déséquilibre : encore et toujours cette idée de respect de la dignité ; celle de l’autre, et la sienne propre.

… Pardonnez-mon offense, mais en quoi la dignité est-elle à relier à la jouissance ? Vous avez déjà vu vos têtes pendant l’orgasme ? La question de la dignité souffre d’une ambiguïté mortelle quand on tâche de la relier à la sexualité : y réfléchir dans un tel contexte, n’est-ce pas déjà nier l’essence même de l’érotisme ? L’érotisme est ce moment, coupé du quotidien, où seuls les fantasmes ont droit de citer. Et les fantasmes n’en ont la plupart du temps rien à carrer, de l’amour-propre (« amour », « propre »… une construction sémantique d’excellent aloi si on l’oppose à l’amour-sale). Existe-t-il d’ailleurs un seul fantasme où l’on s’en préoccupe (J’aimerais qu’il me retourne sauvagement et respectueusement contre un mur) ? Si on se met à s’interroger sur notre degré de dignité dans telle ou telle position ou au cours de telle ou telle pratique, l’érotisme devient tout au plus de l’exercice physique : au mieux chiant, au pire objet de honte…
À moins peut-être de jouir de l’idée de notre prétendue indignité, mais ceci est un autre débat.

L’ultime transgression

Le bien-baiser, c’est aussi rapidement flirter avec le culte de la performance. Il suffit d’ouvrir n’importe quelle rubrique sexo d’un magazine féminin pour se voir prodiguer tous les conseils d’une vie sexuelle épanouie : « Trouver son point G » (Elle), « La masturbation : mode d’emploi » (Cosmopolitan), « L’extase en 7 positions (revisitées) du Kama Sutra » (Biba), « 69 conseils pour booster votre sexualité » (Sensuelle), autant de fines recommandations glanées dans le déluge constant de nos bons apôtres. Toujours, le lecteur est enjoint à s’ouvrir tout grand à de nouvelles expériences, à être dans la tendance et à rester informé de la norme ‒ moyenne du nombre de rapports, durée moyenne du rapport, nombre de partenaires différents, âge du premier rapport, pratiques préférées des français, etc. Mais alors, que dois-je en penser, moi qui lâche la sauce en 1min15, moi qui n’ai pas encore trouvé mon point G, moi qui suis encore vierge à 26 ans, moi qui n’ai jamais eu d’orgasme pendant un rapport ou moi qui n’ai aucune envie de tester les clubs échangistes ? Suis-je donc un sous-homme ou une sous-femme ?

C’est là que le bas blesse. Là où il y a normalisation, il y a nécessairement culpabilisation. Entouré d’autant de nobles professeurs, d’autant de doctes statistiques, d’autant d’attentions délicates pour me pousser à tout prix vers le mieux, le juste et le bon, comment accepter d’échouer là où visiblement la terre entière a réussi ? Ce qui est à l’œuvre ici, c’est bien l’alimentation permanente du si universel sentiment d’incomplétude ; cette impression qu’il nous manquera toujours la chose, toujours la victoire qui fera de nous un être accompli. Au même titre qu’une fois la voiture acquise on aura maintenant besoin de l’écran plat, on nous enjoint à collectionner les expériences réussies, à capitaliser un max sur notre potentiel charnel. Et c’est finalement peut-être Marx, autre prophète barbu, qui aura surpassé tous les autres : « tout est économique » (même le cul, aurait-il du ajouter).

 

Mais alors, pire encore que mal baiser : ne pas baiser du tout ? Si l’on considère comme acquise la thèse de la sexualité comme partie intégrante de l’épanouissement personnel, alors l’abstinence est le plus grave des péchés, et on en vient à se demander s’il ne s’agirait pas là de l’ultime transgression possible. Heureusement non. Et là, c’est le meilleur conseil sexo que je puisse vous donner : Restez transgressifs. Ignorez les conseils.