20151104

Histoire de la littérature érotique – Partie I : Nos ancêtres bien gaulois…

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Licencieuse, libre, libertine, grivoise, obscène, épicée, graveleuse, gauloise, gaillarde, cochonne, immorale, indécente, lascive, lubrique, luxurieuse, vulgaire, ordurière, scabreuse, poivrée, galante, voluptueuse, suggestive…


Si nombreux les adjectifs qui l’ont qualifiée ; si vigoureux les censeurs qui l’ont combattue ; si astucieux les auteurs qui s’y sont essayés. Si rares pourtant sont ceux vraiment capables de la définir. Car finalement, qu’est-ce que la littérature « érotique » ?

« Parler de cul » suffit-il ? Si c’était le cas, Michel Houellebecq ou Chritine Angot seraient considérés comme faisant partie des grands auteurs érotiques de notre temps… Suffit-il de décrire avec une minutie chirurgicale la manière dont le marteau enfonce le clou ? À l’inverse, peut-on, par le choix des mots et sans que le moindre poil n’apparaisse, décrire une femme marchant dans la rue – le flottement de ses vêtements, la langueur de sa démarche, la volupté de ses mouvements – et faire ainsi naître une scène puissamment érotique ? Pose-toi vraiment la question, toi, petit galapiat dont l’œil vicelard a été attiré par le sujet de cet article : quels écrits peux-tu qualifier d’« érotiques » ? À la lecture, on en a tous une vague impression, une vague idée, un vague ressenti : ceci ou cela est ou n’est pas érotique.
Peut-être tout simplement parce que ceci ou cela nous excite ou ne nous excite pas.

Un exercice millénaire

Pourtant, l’exercice est millénaire. Il remonte même sans doute aussi loin que la littérature elle-même – ce qui se passe en dessous de sa ceinture est un éternel objet de fascination pour l’être humain. Mais, premier problème, qu’est-ce qui faisait bander les mésopotamiens ? Et même, l’idée d’exciter son prochain effleurait-il seulement l’esprit de ceux qui écrivaient ? La valeur d’usage d’un équivalent du terme « érotique » est particulièrement méconnue, pour ne pas dire totalement inconnue. Prenez donc cette douce légende mésopotamienne (5000 av. J.-C.) où le dieu Enil poursuit de ses assiduités la princesse Ninhil :

Le vénérable Enil, faufilé dans la cannaie, pénétra et baisa Ninhil. Sa main toucha ce dont on a tant envie. En la pénétrant et baisant, il déversa en son sein la semence de Sîn-Ashimbabbar. […] « Puisque tu es ma reine, laisse-moi te toucher le… »

Un véritable cas d’école pour un traducteur. En lieu et place de « baisa », le responsable de ces lignes en français aurait tout aussi bien pu utiliser « fit l’amour à » ou « copula avec » ce qui changerait alors pour nous le sens de la phrase. Mais on ignore la connotation que donnaient les gens d’alors à l’unique terme désignant la chose, comme on ignore que penser de celui désignant le sexe féminin. S’agissait-il d’un terme anatomique ? poétique ? grossier ? Doit-on le traduire par « vulve », « fleur de chair », « chatte », « là-où-je-pense »… ? À défaut d’un témoin fiable et au risque de commettre une erreur, seul notre regard actuel peut faire de cette légende un possible ancêtre de Cinquante nuances de Grey.
Les récits semblables à ceux de Ninhil et de ce coquinou d’Enil ne manquent pas au cours des millénaires suivants et le problème de la perception de ces textes demeure… Faisons donc un bond dans le temps.

Longtemps avant JC

Aux environ de 400 av. J.-C., les différents textes de la Bible commencent à être rassemblés – même si sa constitution orale a déjà débuté depuis plusieurs siècles. Si son appartenance à la Bible a longtemps été débattue et reste toujours incertaine, le Cantique des cantiques fait aujourd’hui partie de la plupart des éditions modernes. Il se compose d’une suite de poèmes, de chants d’amour où se répondent un homme et une femme :

Lui : Comme un ruban d’écarlate, tes lèvres ; tes paroles : une harmonie. Comme une moitié de grenade, ta joue au travers de ton voile. Ton cou : la tour de David, harmonieusement élevée ; mille boucliers sont suspendus, toutes les armes des braves. Tes deux seins : deux faons, jumeaux d’une gazelle ; ils pâturent parmi les lis. […]
Lui : Je suis entré dans mon jardin, ma sœur fiancée : j’ai recueilli ma myrrhe, avec mes aromates, j’ai mangé mon pain et mon miel, j’ai bu mon vin et mon lait.
Chœur : Mangez, amis ! Buvez, bien-aimés, enivrez-vous !
Elle : Je dors, mais mon cœur veille… C’est la voix de mon bien-aimé ! Il frappe !
Lui : Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma toute pure, car ma tête est humide de rosée et mes boucles, des gouttes de la nuit.
Elle : J’ai ôté ma tunique : devrais-je la remettre ? J’ai lavé mes pieds : devrais-je les salir ? Mon bien-aimé a passé la main par la fente de la porte ; mes entrailles ont frémi : c’était lui ! Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé, les mains ruisselantes de myrrhe. Mes doigts répandaient cette myrrhe sur la barre du verrou. J’ai ouvert à mon bien-aimé : mon bien-aimé s’était détourné, il avait disparu. Quand il parlait, je rendais l’âme…

« Beaucoup de passages du Cantique des cantiques, si on les accueille avec la chair, ce n’est pas un fruit de lumière et de charité qu’on en retirera, mais une inclination aux désirs sensuels. » – Thérèse d’Avila (XVIe siècle). Et comment la contredire, Thérèse ? Il faut bien être innocent pour ne pas voir de métaphore graveleuse à cette main passant par « la fente de la porte »… Mais admettons, le doute de l’interprétation reste permis.

Grecs émois

Ballade pittoresque aux alentours du temple de Dyonisos sur l'île de Delos

En revanche, on ne pourra plus nous faire croire que nos aïeuls grecs et romains étaient des enfants de chœur en matière de gaudriole. À la période antique, la perception des textes érotiques est désormais plus certaine.
Au théâtre, on parle de « comédie attique », caractérisée par son aspect burlesque et caricatural. Un des premiers maîtres du genre, Aristophane, nous a légué plusieurs textes tendancieux : dans Lysistrata, les femmes d’Athènes organisent une véritable grève du sexe pour que cesse enfin la guerre du Péloponèse. Elle s’accordent pour en même temps se parer et se comporter de manière à attiser le désir des hommes sans jamais se laisser consommer… Ce qui donne lieu à des scènes explicites des plus cocasses. L’Assemblée des femmes, dépeint une société de femmes au pouvoir où les beaux jeunes hommes doivent être partagés équitablement. Autre pièce, autre auteur : Autokylos, d’Eupolis, où le héros est un jeune homme qui, avec le soutien de ses parents, se prostitue à des hommes fortunés. Grand utilisateur de métaphores, Aristophane emploie tout un répertoire de termes fleuris pour désigner le coït – sarcler, vendanger, creuser, cueillir la figue –, le sexe masculin – pois chiche, clou, taureau – , le sexe féminin – hirondelle, oursin, cuisine – et ses sécrétions – rosée, jus.
Gros coquin du moment : Sotadès (IIIe siècle avant J.-C), considéré par ses contemporains comme l’auteur le plus obscène. Il fut d’ailleurs condamné à mort par le pharaon Ptolémée Philadelphe pour crime de lèse-majesté après qu’il se soit adressé ainsi au souverain qui avait épousé sa sœur : « Tu pousses ta tarière dans un trou que tu ne peux toucher sans crime. » Avouez qu’il faut être un peu culotté… Sa réputation était telle que son nom a par la suite été détourné pour former l’adjectif qui désigna pendant longtemps la littérature licencieuse : la littérature sotadique est un texte qui est destiné à être lu, et non chanté pour le théâtre… Faut pas exagérer non plus.

Passons finalement sur Méléagre, très reconnu pour son œuvre sotadique, composée principalement d’écrits où il se plaint des ardeurs homosexuelles ou hétérosexuelles qui l’étreignent, et sur la bien connue Sappho (son nom est à l’origine du terme « saphique », qui qualifie les pratiques lesbiennes), dont les textes peuvent être interprétés comme autant de témoignages de ses liaisons.

Version latine

Scène d'emboitement cocasse sur les murs d'un établissement thermal à Pompéi

Scène d’emboitement cocasse sur les murs d’un établissement thermal de bon goût à Pompéi

Chez les romains, Ovide est l’auteur du recueil des Amours, un livre par sa forme assez proche d’un journal intime où il narre les épisodes de sa relation avec une femme mariée, et de Ars amatoria (rédigé aux environs de l’an 1), un manuel sur les techniques de séduction, compilant toute sorte de conseils aussi divers que la façon de garder son compagnon jusqu’à la méthode pour atteindre l’orgasme simultanément, ou encore la façon de simuler correctement pour une femme (Biba, Cosmopolitan et Marie-Claire : petites joueuses)… À l’heure où l’empereur Auguste tentait d’instaurer un ordre moral en même temps que la Pax romana, Ovide fut victime de l’une des premières censures pour outrage aux bonnes mœurs de l’histoire : il finit ses jours en exil sur les rives de la mer Noire.

Un sort que ne connu pas Pétrone, l’auteur du célèbre Satyricon. Ce texte ne nous est parvenu que sous la forme d’extraits éparses: ils forment un pot pourri de contes, de discours et de poèmes qui mettent en scène deux protagonistes homosexuels qui se disputent et s’affrontent pour s’assurer la gouverne de Giton, un jeune garçon de seize ans (d’ailleurs, aujourd’hui, un « giton » ne désigne-t-il pas un prostitué homosexuel ?). Pour tout vous dire, l’histoire est parsemée de scènes particulièrement poivrées, comme lorsque Giton est obligé de déflorer une fillette de sept ans pendant un festin qui tourne à l’orgie…

… Je vous en passe, hein, comme je vous passe les quelques soixante auteurs antiques recensés comme obscènes pour un total de plus de trois cents titres. Un joyeux gang bang littéraire en somme. Et si vous croyez que ce genre de jovialités a cessé avec les débuts de la christianisation, vous vous fourrez le doigt dans l’œil, et bien profond.
Ça ne faisait que commencer.

 

 

Bibliographie :
Sarane Alexandrian, Histoire de la littérature érotique, Paris, Payot et Rivages, 2008 (1re éd : 1986).
Jean-Jacques Pauvert, La Littérature érotique, Évreux, Flammarion, coll. « Dominos », 2000.