20151106

Le règne des hommes qui prenaient leurs femmes pour un chapeau

magritte-la-trahison-de-image

C’est l’histoire d’un homme qui prenait sa femme pour un chapeau, ou qui était incapable d’interpréter un gant comme étant un gant, émettant l’hypothèse qu’en vertu de sa forme, l’objet pouvait tout aussi bien être un porte-monnaie pouvant contenir des pièces de tailles différentes. S’il est capable d’analyser et de reconnaître des segments de la […]


C’est l’histoire d’un homme qui prenait sa femme pour un chapeau, ou qui était incapable d’interpréter un gant comme étant un gant, émettant l’hypothèse qu’en vertu de sa forme, l’objet pouvait tout aussi bien être un porte-monnaie pouvant contenir des pièces de tailles différentes. S’il est capable d’analyser et de reconnaître des segments de la réalité, il est incapable de faire preuve de jugement synthétique : en général incapable d’identifier un visage, c’est uniquement un détail, par exemple la certaine forme d’une moustache, qui lui permettra de déduire l’identité de la personne. Lorsque le neurologue Olivier Sacks rencontre le professeur P., il se retrouve devant un cas déconcertant à bien des égards : la science cognitive mécaniste conçoit le cerveau comme un ordinateur ultra perfectionné et en ce sens le cas du professeur P. ne déroge pas à ce principe. Il est tout à fait capable d’abstraction et de mettre en relation des éléments hétérogènes. «Bien sûr, le cerveau est une machine et un ordinateur – tout est correct dans la neurologie classique. Mais les processus mentaux qui constituent notre être et notre vie ne sont pas seulement abstraits et mécaniques, ils sont aussi personnels – et, en tant que tels, n’impliquent pas seulement l’action de classer et de catégoriser, mais aussi celle, incessante, de juger et d’éprouver.» (Olivier Sacks, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Seuil, 1990, p.37). Or, c’est bien de cette faculté que manque cruellement le professeur P.: le jugement, faculté à la fois intuitive et personnelle qui nous permet d’apprécier le concret.

piege-nombre-apachemag

Les chiffres
Le règne grandissant de la statistique et de la quantification n’est pas sans rappeler le cas du professeur P. Les indicateurs, les évaluations et les classements se multiplient d’autant plus que la réalité n’est plus saisie synthétiquement, dans sa singularité concrète par le biais de notre jugement. Devant cette incapacité à saisir la réalité nous assistons alors à une fuite en avant de la quantification arithmétique, comparable à la logique qui prévalait en URSS selon laquelle le communisme n’était pas encore advenu parce qu’il fallait développer davantage le socialisme. Il est flagrant par ailleurs de constater que le calcul comme « clé de l’harmonie sociale est l’un des nombreux traits communs du capitalisme et du communisme. » (Alain Supiot, La gouvernance par les nombres, p.157). Les nombres sont utilisés comme outils permettant de découper et d’évaluer le monde dans l’intention de le rendre à priori plus performatif. Considérés comme le médian neutre par excellence par l’idéologie libérale, ils sont censés se suffire à eux-mêmes, leur agrégat étant censé représenter un tout. Le problème est que le tout ne se résume pas à la somme de ses parties. Il ne suffit pas d’additionner des éléments pour saisir la réalité du tout comme nous le montre éloquemment le cas du professeur P. D’autre part, l’addition d’éléments disparates et singuliers est problématique : Les « statistiques ne consistent, au fond, qu’à compter un plus ou moins grand nombre de faits que l’on suppose tous entièrement semblables entre eux, sans quoi leur addition même ne signifierait rien ; et il est évident qu’on n’obtient ainsi qu’une image d’autant plus déformée de la réalité que les faits dont il s’agit ne sont effectivement semblables ou comparables dans une moindre mesure, c’est-à-dire que l’importance et la complexité des éléments qualitatifs qu’ils impliquent sont plus considérables. » (René Guénon, Le règne de la quantité, Gallimard, 1945, p.75). Cette confusion du qualitatif et du quantitatif pourra ainsi entraîner la justifications de politiques dont certaines institutions internationales comme la Banque mondiale se sont fait les champions. Par exemple, pour réduire le déficit public en vertu des 3% du PIB qui doivent lui être assignés, on le transfèrera au secteur privé. Le développement des assurances privées ne pèsera pas sur les comptes publics mais n’assureront pas pour autant une amélioration de la protection sanitaire de la population. La prétention de ce règne des nombres consiste à vouloir transformer du quantitatif en qualitatif : au bout d’une certaine masse d’agrégats de données, nous serions en présence d’un seuil nous permettant de saisir des singularités concrètes. Si nous assistons en effet à un souci de personnalisation à partir des Big Datas, ce qui à partir du postulat de base (l’addition de données quantitatives) reste illusoire, la finalité de cette personnalisation demeure d’ordre quantitatif (c’est le cas par exemple du Datamining dont l’objectif est de croiser les informations sur le consommateur pour lui proposer les produits qu’il est susceptible d’acheter). Cette politique qui ne dit pas son nom sous couvert de la neutralité arithmétique accouche ainsi d’un monde plat à deux dimensions, où la ligne d’horizon, qui marque à la fois une limite et un au-delà au champ visuel, n’est plus perceptible. On ne peut certes pas se passer des nombres, mais ceux-ci ne nous disent rien en tant que tels et leur soi-disant usage neutre relève d’une politique qui ne dit pas son nom. « Le bon usage de la quantification suppose (…) un sens de la mesure, que le droit peut contribuer à maintenir ou à restaurer, en imposant le respect du principe du contradictoire dans l’élaboration et l’interprétation des nombres affectés d’une force normative. » (Alain Supiot, La gouvernance par les nombres, p.411)
Pour pallier à son incapacité à se représenter le monde, le professeur P. chantait sans arrêt, accompagnant ainsi ses activités d’une mélodie lui permettant de suivre un fil directeur cohérent. « La musique avait remplacé l’image ». Sans doute est-ce ce chant intérieur émanant de chacun de nous qui nous préserve du chaos et rend encore la société possible.