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Tous solidaires ?

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Si, en tant que Français, nous sommes touchés par les démonstrations d’amitié que nous avons reçus ces derniers jours, nous sommes également les mieux placés pour savoir combien ces gestes et ces mots comptent, et nous devrions être les premiers à manifester notre soutien aux Libanais.


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44 morts et des centaines de blessés. L’attaque terroriste la plus meurtrière qu’ait vécu le Liban depuis ces quinze dernières années. C’était juste quelques heures avant que les fusillades et les attentats ne touchent la capitale française, dans la banlieue sud de Beyrouth, un quartier majoritairement chiite. La tragédie qui a frappé les Libanais, malgré son ampleur, a vite été éclipsée par l’attaque en France.

Les réactions de compassions manifestées à l’égard des Parisiens dans le monde entier ont amené certains observateurs à regretter, à juste titre, qu’en matière d’empathie, tous les pays ne soient pas logés à la même enseigne. Si, en tant que Français, nous sommes touchés par les démonstrations d’amitié que nous avons reçus ces derniers jours, nous sommes également les mieux placés pour savoir combien ces gestes et ces mots comptent, et nous devrions être les premiers à manifester notre soutien aux Libanais.

Malheureusement, Beyrouth, capitale d’un pays du Moyen-Orient, est vue par beaucoup de lecteurs internationaux comme le théâtre d’une guerre quasi-permanente. Le fait, souvent mis en avant, que le double attentat-suicide se soit déroulé dans un quartier considéré comme le fief du Hezbollah, à majorité chiite, évoque l’idée que Beyrouth serait une ville dangereuse, où les violences sont monnaie courante, et qu’il s’agit d’une tragédie de plus parmi celles qui frappent le monde musulman un peu partout. Le jour même des attaques à Paris, le vendredi 13 novembre, un attentat-suicide dans une mosquée à Bagdad faisait 19 morts, dans l’indifférence quasi-générale.

Pourtant Beyrouth était, en 2009, la capitale mondiale du livre. Pourtant, Beyrouth est souvent citée comme l’une des villes où la culture est la plus riche, la vie nocturne la plus intense, où les artistes et les étudiants s’expriment, où les cathédrales côtoient les mosquées, et les mosquées côtoient les synagogues, où les habitants ont pour habitude de s’attabler aux terrasses des cafés dès que la nuit tombe, ce qui lui a valu son surnom de « Paris du Moyen-Orient ». Pourtant, à Bagdad, les habitants, qui vivent dans le chaos depuis de nombreuses années, ont peut-être encore plus que nous, Français, peuple uni et soudé, besoin de compassion et de larmes.

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Il y a de nombreuses raisons qui permettent de comprendre pourquoi les attaques qui ont frappé Paris ont eu plus d’échos que le double attentat de Beyrouth ou celui de Bagdad : la place de la capitale française dans l’imaginaire collectif mondial, la nature des attentats, simultanés, dirigés contre la jeunesse, la proximité culturelle que ressentent les pays occidentaux envers la France…

Mais peu importent les raisons. Il n’y a pas eu de « safety check » de Facebook au Liban, pas plus que de drapeaux libanais sur les monuments des grandes capitales, et Barack Obama n’a pas évoqué, concernant Bagdad, une attaque « contre toute l’humanité et nos valeurs universelles ». De nombreux hommages aux peuples libanais ou irakien ont été le fruit d’initiatives individuelles, mais, en grande majorité, les deux villes du Moyen-Orient sont loin d’avoir reçu le même soutien que Paris.

Si l’on peut regretter, mais comprendre, que l’impact des attentats dans les trois villes n’ait pas été le même à l’échelle mondiale, que les Américains, les Anglais, les Allemands ou les Polonais puissent se sentir plus proches de la tragédie française, il est dommage, en revanche, que la France n’ait pas profité de cet élan de compassion pour soutenir plus ouvertement le Liban ou l’Irak.

Parce que c’est précisément cette division que cherchent les terroristes. C’est sur le terrain de la discorde, des rancunes et du sentiment d’injustice qu’ils recrutent et entretiennent leur logique sectaire et haineuse. Ils génèrent eux-mêmes du chaos puis se présentent auprès des victimes comme le seul interlocuteur à manifester de la compassion et l’espoir d’une vengeance.

La France a bénéficié d’un élan de soutien inédit et grandiose, venu du monde entier. Cette solidarité, qui nous touche infiniment, est ternie par le regret de savoir que dans d’autre pays et d’autres villes, d’autres victimes, qui ne sont ni pires ni meilleures que nous-mêmes, ne bénéficient pas du même traitement.

Si nous voulons nous rendre dignes de l’immense amitié qui nous entoure, nous devons associer nos douleurs à celles de toutes les victimes du terrorisme, quel que soit le peuple, la ville, la religion ou le pays touché, non pas par des messages de compassions individuels, quelle que soit leur générosité, mais par des actions d’envergures nationales et internationales.

La lutte contre le terrorisme n’est pas seulement une lutte armée. Les images sont très importantes également. Au nom du peuple français, il faudrait, par exemple, que la Tour Eiffel s’illumine aux couleurs du Liban, de l’Irak, du Mali, du Yémen, de l’Afghanistan, du Nigeria et de toutes les victimes. Éclairée de la sorte, elle constituerait un symbole fort des ces « valeurs universelles » que nous voulons défendre, plus fort encore que lorsqu’elle s’allume en bleu, blanc, rouge.

Car contrairement aux aides matérielles, nécessaires, qui s’épuisent à mesure que nous les distribuons, la générosité et la compassion se multiplient à chaque fois qu’elles sont partagées. Les mots d’amour, de soutien et d’empathie ne suffiront pas à gagner la guerre contre le terrorisme. Mais  sans ces mots, sans ces gestes et sans ces preuves d’amitié, nous risquons de perdre le sens même de ce pourquoi nous nous battons.