20151215

Mia madre, au nom de la mère

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Quoi de plus douloureux que la mort de sa mère ? C’est toute son enfance qui s’en va, évidemment. Mia Madre, dans un film à la fois tendre et d’une grande émotion, rend hommage à toutes les mères. Une splendeur.


Elle va mourir la mamma… Or, une mère qui s’en va, ce n’est pas une disparition comme une autre. C’est toute une famille qui éclate, une enfance qui s’évanouit. Vous pouvez avoir 20 ans ou 60, c’est toujours un drame. Mia Madre, de Nanni Moretti, c’est cela. La mort qui approche, inéluctable, et qui, même si elle est dans l’ordre des choses, vient cueillir tout le monde à froid.

Deux manières de vivre le drame

Dis maman, réponds-nous sincèrement : chêne ou sapin ?

Dis maman, réponds-nous sincèrement : chêne ou sapin ?

Tout le monde, c’est Margherita (Margherita Buy), réalisatrice d’un cinéma engagé, empêtrée dans un tournage délicat, et Giovanni (Nanni Moretti). Ils sont frère et soeur, et se relaient au chevet de leur mère mourante (une extraordinaire Giulia Lazzarini). Chacun vit cela comme il peut. Giovanni se veut d’un calme olympien, en apparence du moins, quand Margherita écume, tangue et manque de chavirer, ne contrôlant plus grand-chose à sa vie. Ni ses amours, ni sa fille, ni son film, et encore moins ses acteurs, et notamment sa star américaine, Barry (John Turturro).

La petitesse du quotidien, ses lourdeurs, confrontées à la seule grand question existentielle de la vie : la mort. Celle d’un proche. Celle de la mère. Celle sans qui on ne se serait rien… Nanni Moretti, malin, nous livre deux versions de la manière de vivre ce drame. Le frère, en menhir taiseux, se construit une image de roc infaillible quand la soeurette, bien que quinquagénaire avertie, retrouve des airs de petite fille perdue.

Accepter le cinéma naturaliste de Moretti

Comme toujours chez Moretti, son cinéma sans fioritures peut surprendre. Ainsi, le premier quart d’heure est difficile. D’autant qu’on a encore en mémoire Habemus Papam qui, en dépit d’un sujet en or, s’était avéré décevant. On se dit, alors, que l’on va revivre la même chose : une base géniale mais un rendu un brin maussade. Parce que trop réel. Gris, fade. Un cinéma naturaliste, dont la mise en scène, épurée, ne nous éblouit pas. Dieu sait, pourtant, si elle est maîtrisée, la mise en scène… Mais on ne la voit pas. Elle s’efface devant les personnages, le scénario.

C’est la force de Moretti. Sa faiblesse, aussi. On « entre » dans son cinéma ou on en est complètement éjecté. Ce premier quart d’heure passé, nous, on a fondu. Le scénario est fort, riche. Et l’humour, toujours présent chez Moretti, relève l’ensemble. Ce qui paraissait fade s’avère pimenté. Ce qui paraissait gris devient éclatant de couleurs.

Un John Torturro tordant

John Torturro, hilarant dans le rôle d'un mauvais acteur. De quoi faire redescendre un peu la tension d'un film qui, quand mêle, traite de la mort de la mère... Pas simple, mais grandement réussi.

John Torturro, hilarant dans le rôle d’un mauvais acteur. De quoi faire redescendre un peu la tension d’un film qui, quand mêle, traite de la mort de la mère… Pas simple, mais grandement réussi.

A ce titre, les seconds rôles sont merveilleux et, dans un jeu de virtuose assez grandiose, deviennent presque même de première importance. On pense évidemment à John Turturro, dont le plaisir pris à incarner un mauvais acteur imbu de sa personne éclate tout au long du film. Or un gars qui prend du plaisir, forcément, il vous en donne au centuple. Sa présence est forte, amusante autant qu’irritante. On l’adore autant qu’on le déteste. Il vient, surtout, par sa légèreté, faire retomber le soufflet de l’émotion, du drame.

Cela n’empêche pas de tirer sa larmichette, on le confesse volontiers. Mais voilà que, grâce à lui, nos yeux ont beau être encore humides, un sourire se dessine sur nos lèvres. Un mélange d’émotions fortes 1h45 durant. Saluons à ce propos le talent de la mère, Giulia Lazzarini. Pas facile de jouer une mourante. Pas facile de laisser un regard vide, déjà presque mort… Un vrai et grand talent d’actrice, qu’il faut ici saluer.

Marherita Buy en perdition contrôlée

Nanni Moretti, dans le rôle du frère, est moins éclatant. Moretti est, c’est l’évidence, bien meilleur réalisateur qu’acteur. Qu’importe : il incarne un personnage effacé, qui traverse le film sans laisser transpirer la moindre émotion, ce qui lui va parfaitement bien. Ce qui, surtout, vient en complet contraste, éclatant, d’avec la soeur, Margherita Buy. En perdition géniale, et dans sa vie et dans son coeur. Parfaite dans le rôle de celle qui perd pied, cherche à maintenir son équilibre coûte que coûte, plie mais ne rompt pas. Ou plutôt ne veut pas rompre. A peine une crise, ici ou là, quelques larmes qui jaillissent, et puis s’effacent aussitôt. Parce qu’il le faut. Parce qu’il faut tenir. Avancer, puisqu’il n’y a que ça à faire.