20160114

Arrêtons de travailler, trouvons un métier!

travail soviétique

Entre le travail et l’oisiveté il n’y aurait pas d’alternative. Jadis le travail était encensé comme valeur, y compris dans la tradition socialiste, et l’oisiveté était considérée comme un parasitisme social propre au bourgeois rentier. Désormais nous assistons à une forme d’inversion des valeurs, où il serait plus approprié d’approfondir ses capacités créatives dans la […]


Entre le travail et l’oisiveté il n’y aurait pas d’alternative. Jadis le travail était encensé comme valeur, y compris dans la tradition socialiste, et l’oisiveté était considérée comme un parasitisme social propre au bourgeois rentier. Désormais nous assistons à une forme d’inversion des valeurs, où il serait plus approprié d’approfondir ses capacités créatives dans la perspective d’un développement personnel censé compenser la dégradation psychique que suppose le travail comme nécessité alimentaire rythmé par la routine « métro-boulot-dodo ».

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Cette inversion a le mérite de nous ramener à l’étymologie bien connue du mot « travail » : Tripalium : Dans l’Antiquité, il désigne un instrument d’immobilisation et de torture à trois pieux utilisé par les Romains pour punir les esclaves rebelles. Utilisé aussi dans la maréchalerie, c’est un instrument servant à ferrer de force les chevaux rétifs. Cette inversion a cependant l’inconvénient de supposer que toute activité productive se réduit nécessairement à une forme d’esclavage dont le seul échappatoire est une nourriture narcissique susceptible de faire passer la pilule (Une société capitaliste qui n’intègrerait pas profondément une société de loisirs ne serait pas viable longtemps, vite victime d’un burn out généralisé).
Quelle pourrait donc être l’alternative à cette triste logique binaire ? Sans écarter la nécessaire mais insuffisante critique radicale des structures et lois de l’économie contemporaine, l’élaboration d’une philosophie du métier, en introduisant les dimensions politique (entendu comme inscription dans la vie de la Cité), morale et égalitaire, permettrait d’envisager une alternative féconde à la réification induite par le travail capitaliste.

grand schtroumpf au travail
Le mot grec idios signifie en grec « privé », autrement dit étymologiquement le terme « idiot » désigne une personne repliée dans sa sphère privée qui ignore son rôle public. L’implication dans son métier constitue notamment une composante de cette conscience publique : l’activité qu’implique le travail est censé bénéficier à la collectivité, ce qui n’est bien sûr pas toujours le cas. Il est intéressant là aussi de remarquer que l’étymologie du terme « métier » vient de l’ancien français mestier, issu lui-même du latin ministerium (« service ») qui a donné aussi ministère. Au Xe siècle, menestier, mistier, signifie « service, office ». Bien plus qu’une simple fonction économique, nous voyons bien ici que le métier dans son sens originel implique une relation sociale liée à une forme d’obligation civique : l’action de l’homme sur la matière envisagée comme charge spécifique ne se réduit pas à la fonction utilitaire de la production, elle revêt une dimension symbolique associée à un bien commun. Cette conception du métier est souvent associée à la notion d’artisanat qui peut paraître de nos jours quelque peu anachronique. Originellement, l’« artisan », terme du XVIème siècle qui vient de l’italien artigiano est celui qui met son art au service d’autrui. Le savoir faire de l’artisan est souvent lié à la notion de réparation, alors que l’idéologie dominante de la consommation veut que l’objet soit rejeté au profit du nouveau. Comme l’écrit Matthew B.Crawford dans un ouvrage fondamental sur le travail, « cette idéologie nourrit notre narcissisme mais trahit notre amour-propre. » Autrement dit le rapport aux choses est révélateur du rapport aux autres. Alors qu’une philosophie de l’artisanat et du métier, qui serait tout à fait susceptible de s’inscrire dans un environnement High-tech et de services, s’appuie sur la durabilité du lien social, la philosophie du travail capitaliste repose sur l’interchangeabilité et l’obsolescence relationnelle.

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Une des caractéristiques du nouveau capitalisme est la condition de la flexibilité qui empêche de pouvoir s’attarder suffisamment sur une tâche afin de la maîtriser et de progresser en termes de compétences. Or la compétence que l’on développe quant à son activité est liée à la capacité morale. Il est toujours nécessaire de pouvoir prendre du recul pour résoudre tel ou tel problème qui ne se réduit pas à une simple équation algorithmique. L’humilité vis-à-vis de l’ambiguïté et de la complexité est nécessaire à tout jugement. En ce sens l’évaluation humaine sera toujours plus fiable que l’évaluation des machines. Ici l’exemple que l’on trouve dans le film I-robot est particulièrement révélateur : alors que le héros a un accident de voiture avec une fillette, un robot arrive à leur secours. La voiture est ensevelie sous les eaux et ses deux habitants sont sur le point de se noyer. Le robot, qui ne peut sauver qu’une personne, considérant via son algorithme que la personne qui a le plus de chance de survivre est le héros, décide de sauver celui-ci et d’abandonner la fillette. Tout raisonnement humain un tant soit peu lucide aurait opté pour le sauvetage de celle-ci.
Le recours au jugement mobilise l’imagination et revêt une dimension éthique pour fuir le monde mais au contraire pour mieux le retrouver. C’est en sortant de soi et en fuyant la tentation narcissique des certitudes binaires a-priori qu’il est possible d’appréhender au mieux les choses et les êtres. En d’autres termes, la première vertu vis-à-vis du réel est l’humilité d’où découle toute possibilité d’apprentissage. Le sens de l’activité est un miroir des relations sociales qu’elle suppose. Lorsque l’objectif et la définition des tâches, y compris entre le maître et l’apprenti, sont concrets, la solidarité et l’honnêteté sont plus susceptibles de se développer que lorsque le flou préside à un travail d’équipe dont la plupart de ses membres sont eux-mêmes persuadés de faire un « bullshitjob » (Littéralement « boulot de merde ») : alors se développent des stratégies sournoises de rapports de force qui nécessitent, afin de prévenir l’implosion du groupe, le développement de consignes relevant du politiquement correct : chaque sujet étant au bord du « nervous breakdown », il s’agit de ménager au mieux leur susceptibilité respective, relative aux derniers vestiges de leur identité réduite au genre, à l’ethnie, ou à l’orientation sexuelle. Le problème fondamental de la dégradation du travail qui ne fait pas appel au jugement, de la chaîne d’assemblage à l’évaluation statistique chère aux consultants, relève donc non seulement de la déchéance intellectuelle mais aussi et surtout de la déchéance morale. Une philosophie du métier induit une morale et une singularité des compétences renouvelant la notion d’égalitarisme que Matthew B.Crawford associe paradoxalement mais logiquement à un éthos aristocratique : « L’admiration de l’excellence humaine relève d’un éthos aristocratique. Il est peut-être un peu excentrique de parler d’aristocratie à notre époque, mais il convient de tenir compte de cette vérité paradoxale : l’égalité est elle-même un idéal aristocratique. C’est l’idéal de l’amitié entre ceux qui se tiennent à distance de la masse et se reconnaissent entre eux comme des pairs. Cela peut concerner des professionnels spécialisés ou des travailleurs sur un chantier. En revanche, l’idéal bourgeois ne repose pas sur un principe d’égalité, mais sur un principe d’équivalence – sur l’idée d’une interchangeabilité qui efface les différences de rang. » A partir de cette logique, il devient possible de reconsidérer l’égalité des métiers dans la mesure où ils sont tous également nécessaires à la communauté (Exception faite de certains abusivement appelés « métiers » mais qui ne sont en aucun cas assimilable à un office induisant un service, certaines professions au contraire desservent la société et ceux qui les occupent sont souvent les premiers à l’admettre). Cette conception de l’égalité en termes de fonctions serait tout à fait susceptible d’engendrer une réflexion en termes d’égalité économique. Aristote l’avait déjà amorcée dans son Ethique à Nicomaque : « Il faut que l’architecte reçoive du cordonnier le travail de celui-ci, et qu’il lui donne en échange le sien (…) Toutefois, il est indispensable auparavant de rendre [leurs travaux] égaux. (…)La monnaie est devenue, en vertu d’une convention, pour ainsi dire, un moyen d’échange pour ce qui nous fait défaut. C’est pourquoi on lui a donné le nom de nomisma parce qu’elle est d’institution, non pas naturelle, mais légale (nomos : loi), et qu’il est en notre pouvoir, soit de la changer, soit de décréter qu’elle ne servira plus. »

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Une telle philosophie du métier, en plus d’une révolution économique, demande une révolution culturelle. Plus que de création d’emploi, il s’agirait de parler d’accès à des métiers. D’autre part, l’utilité sociale du travail, en plus de sa dimension créative individuelle, doit pouvoir faire l’objet d’un partage solidaire dès lors qu’il est lié à une certaine pénibilité ou jugé dégradant. On ne devient en effet pas éboueur par vocation. Il a un moment été question suite aux attentats à Paris de réintroduire le service militaire pour recréer du lien social, proposition qui s’est vite évanouie pour des raisons évidentes liées aux nouvelles guerres. Le vide qu’il a laissé ne pourrait cependant pas-t-il être comblé par un service civique obligatoire, où une philosophie du métier pourrait s’adosser à une nouvelle philosophie du travail ?