20160127

Disparition des bananes et agriculture irraisonnée

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Allons-nous faire face à une extinction des bananes dans les 5 prochaines années ? Ca n’est pas impossible. Une illustration supplémentaire des dangers de la culture uniformisée.


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Depuis cet été, et la publication d’une étude sur le sujet, les scientifiques et commentateurs divers s’empoignent : La banane est en voie d’extinction disent les uns. Elle survivra, disent les autres. En effet une maladie ravage, au moment même où je me brosse les dents tout en écrivant ces lignes, une partie des plantations de bananes. Une maladie ambitieuse qui semble en passe de recouvrir le globe et mettre ainsi à bas bon nombre de régimes. A vrai dire la quasi-totalité, sachant que la banane la plus produite aujourd’hui est particulièrement sensible aux charmes de cette maladie. Car c’est là que se situe le talon d’Achille de cet appendice jaune : l’homme n’en produit quasiment qu’une seule variété. Un méchant virus et adieu veaux, vaches, cochons et banana split. Certes le génial Homo Sapiens Sapiens que nous sommes en a vu d’autres. Les bananes, le vin, les avocats, les citrouilles, le gingko… Autant de plantes qui n’auraient survécu sans l’intervention humaine. Mais pour quelques-unes sauvées par l’intérêt qu’on leur porte, combien de disparues dans l’indifférence générale ? Et puis ne soyons pas hypocrites, l’homme est souvent à l’origine de leur mise en danger…

 

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LA GROS MICHEL EST MORTE, VIVE LA CAVENDISH !

Les gens, quand ils pensent « banane », ils pensent « fruit ». Je dis faux. Erreur grave. Zéro pointé. Encore des béotiens qui n’ont pas lu « pour en finir avec la tomate », un petit bijou journalistique tout en finesse qui donne la définition précise de ce qu’est un fruit : la transformation du pistil, organe femelle, de la fleur en fruit. Or, rien de tout cela chez la banane. Que nenni. Cet oblong ellipsoïde concave prend naissance sur ce qui s’apparente plus à une herbe qu’à un arbre. On n’y trouve d’ailleurs aucune graine permettant de se propager : la banane est une sorte de baie qui n’a aucun but reproducteur. Un bête grelot décoratif. Une sorte de tige maîtresse soutient l’ensemble, d’où part une diversité de tiges secondaires, dans un joyeux bordel qu’on pourrait à juste titre qualifier de « sauvage ». Au moindre signe de fatigue de la tige centrale, épuisée par autant de régimes (à l’instar de Loana), une tige auxiliaire vient suppléer et devient reine. Le bananier, stricto sensu, est ainsi à la fois autoreproducteur et théoriquement éternel.

Dans les années 1960, on mangeait surtout de la Gros Michel. Une banane bien sucrée et bien goûteuse. Tellement que tout le monde ou presque en produit : et comme on vient de le dire, toutes les Gros Michel sont génétiquement semblables. Chaque bouture ayant le même patrimoine génétique que son père, et chaque nouvelle plante n’évoluant jamais et ne se mélangeant pas, il n’existe techniquement qu’une seule plante Gros Michel, reproduite partout à travers le monde. C’est à ce moment que décide d’entrer en scène la maladie de Panama : la Gros Michel ne sait pas se défendre, et c’est la boucherie (enfin, le Primeur quoi). Catastrophe. On panique, puis on dégotte l’arme fatale. La Cavendish. Une banane découverte en Asie, et rapportée dans les Caraïbes au début du XXe siècle. On en cultivait alors peu, parce qu’elle est quand même vachement moins bonne que la Gros Michel. Mais bon, elle résiste à la maladie de Panama. Et ça c’est la classe à Vegas. Alors on se met à en produire partout en remplacement. Et la Gros Michel disparaît pour de bon de nos corbeilles de fruits. Un petit fun fact : il paraît que l’arôme chimique de banane se rapproche beaucoup plus de la Gros Michel, forte en goût : et c’est parce qu’aujourd’hui on mange de la Cavendish, moins goûteuse, que l’on trouve cet arôme beaucoup trop « artificiel » et trop éloigné de celui de la « vraie » banane, plus subtil. Alors qu’en fait, il semblerait bien que ce soit plutôt notre banane qui n’ait plus vraiment le goût de banane !

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Je dirais même plus, elle se répète. La Cavendish aussi a ses petits points faibles. A commencer par le Sigotka noir, un champignon qu’on ne peut pas faire en omelette. Magie de la chimie, il existe des fongicides dégueulasse dont on tartine les bananeraies et qui, très docilement, se plient à l’exercice de contenir le Sigotka. C’est cher, lourd, mais ça marche à peu près. Là où le bât blesse vraiment, c’est que la maladie de Panama a décidé de sortir une nouvelle version de son système d’exploitation. Ceci est une révolution, il faut tout changer. Cette nouvelle variante s’appelle la Race-4. Mortelle pour la Cavendish, et sans traitement possible. Un truc sournois qui infiltre les sols. A moins de changer tout le sol, il n’y a pas moyen de s’en prémunir. Et c’est pas Carglass qui va réparer et remplacer le sol du monde entier. Alors on est bien eu. Jusqu’à aujourd’hui, cette virulente souche champignonnesque ne s’est répandue qu’en Asie et Australie. Sachant que la production mondiale de banane se concentre en Amérique du Sud, cela laisse un peu de répit. Mais il suffit qu’un Kangourou vienne frotter ses grolles au Brésil et c’en est fini de la Cavendish. Et justement, les experts prédisent que d’ici 5 ou 10 ans, quelqu’un sera venu se servir de l’Amérique du Sud comme paillasson, réduisant au passage notre banane number one à l’état d’archive historique.

Doit-on s’affoler pour autant ?

cuitas-les-bananas-agriculture-irraisonne-apachemagPas si sûr. Il existe malgré tout des centaines d’autres espèces. La FAO (Food and Agriculture Organisation) préconise d’ailleurs de soutenir leur culture pour éviter de telles crises dans le futur, et ose même imaginer qu’on arrivera sans trop de problèmes à opérer une nouvelle transition vers un régime de banane plus diversifié assez rapidement. Ce qui est sûr donc, c’est surtout que vos futures bananes n’auront plus le même goût. Qui sait, elles auront peut-être même le goût de banane ? En admettant que nous arrivions à surmonter cette crise avec doigté, cela ne doit pas faire oublier à quel point l’homme est devenu, pour de nombreuses plantes, le  tyran redoutable qui arbitrera selon ses goûts entre la vie et la mort. Choisissant d’ailleurs souvent la mort, préférant comme dans le cas de la banane, une espèce parmi des milliers qu’il cultivera au dépend des autres.

LES EXCEPTIONS QUI CONFIRMENT LA RÈGLE

Il arrive, chose exceptionnel, que l’homme sauve le destin d’une plante. C’est dans le livre « The ghosts of evolution » de Connie Barlow qu’on apprend par exemple que l’avocat est un fruit apparu au Cénozoïque. A une époque où le tribunal n’avait pourtant pas encore été inventé. C’est une période plutôt bourrin où se baladent de gros mammifères du genre mammouth ou autre énorme chat, qu’on appelle dans leur ensemble la mégafaune (je vous arrête tout de suite, pas de blague, sur aphone, mégaphone ou tout autre vaine galéjade). Et cette joyeuse troupe d’animaux tous plus gros qu’une bagnole gobait joyeusement les avocats dont ils relâchaient les noyaux au gré de leur transit le long de leurs pérégrinations bucoliques. Ainsi naissaient et mourraient les avocats, dans la plus pure tradition fruitée, perpétuant le cycle ancestral maintes fois répété des oranges, des cerises ou des pêches. Mais en 13 000 avant notre ère, patatras, la mégafaune disparaît dans un hurlement sourd (et paf, je le gardais pour moi le double jeu de mot du mégaphone et de aphone. Je vous ai bien feinté). Sans mégafaune, qui serait encore assez téméraire pour avaler goulument un noyau d’avocat. On raconte que les Néandertaliens, plus cons que la moyenne, auraient disparu de cette manière. Paix à leur anus (alors celle-là je l’assume difficilement, mais c’est trop tard). Nous voilà donc avec un fruit gourmand et croquant qui n’a plus les moyens de subsister. Qu’à cela ne tienne, l’homo erectus le cultivera pour son propre plaisir, n’ayant pas trouvé d’alternative au guacamole pour accompagner les nachos. Protégés ainsi par une main aimante et experte, les avocatiers fleurissent à travers le globe. Et ainsi survécurent les avocats.

On apprend également que les citrouilles auraient également disparu si nous n’en étions pas si friands, ainsi que le gingko, plante à l’histoire bien singulière : si on en trouve la trace dans les sédiments fossilisés des millénaires avant notre ère, on en perd ensuite toute trace, ce qu’on peut interpréter comme un signe d’extinction. C’était sans compter un très lointain empereur chinois, qui kiffait grave cette plante : il en fit planter dans tout son jardin. Ainsi la plante survécut jusqu’à notre époque moderne, redécouverte par la suite par des botanistes qui l’ont maintenant diffusée partout.

Comme l’homme est bon et plein de tendresse. Non je déconne. Ces ex-cursi sont certes bucoliques mais les exceptions restent des exceptions. La récréation est donc terminée, revenons au sujet qui nous préoccupe, c’est-à-dire la mort, la destruction et la fin des temps.

LE PINARD FRANÇAIS EN DANGER

Très proche du cas de la banane exposé ci-dessus, on trouve celui du vignoble français à la fin du XIXe siècle. En effet, à cette époque le monde découvre le commerce globalisé, les joies des échanges internationaux, des convois en bateaux et des accidents d’iceberg. Mais les humains ne sont pas les seuls à profiter de Costa Croisière. Tout ce qui peut porter une maladie fait également partie du voyage. Les hommes eux-mêmes, les plantes, les aliments, les rats et autres animaux. Un gigantesque Erasmus se met en place entre souches bacillaires du monde entier. Arrive ainsi, tout droit venu des Amériques, une première version du mildiou (dont le nom originel est powedery mildiew). Tout à son excursion découverte à travers nos plus emblématiques régions gastronomiques, voilà ce petit con qui se met à changer la couleur du raisin et à épuiser les vignes. Dès 1850, la production baisse significativement. On enregistre même en 1854 la plus faible récolte en 60 ans. Il faudra toute la perspicacité (ou bien serait-ce un alcoolisme motivé ?) d’un Henri Marès pour découvrir en 1857 que le soufre fait des miracles pour défendre nos vignes de ce mildiou sacripant. Nous sommes passés à deux doigts de remplacer l’accord mets-vin par l’accord mets-jus de fruit. J’en ai le gosier qui tremble.

Gagner une bataille n’est pas gagner la guerre. Car les Amerloques ont plus d’un pou dans leur sac : ils nous envoient le Phylloxera ! Et alors là les copains c’est carrément la bombe atomique avant l’heure. Ça débarque en bateau par régiment entier, s’attaquant directement aux racines des fleurons de la table française. Le sang de la terre coule à gros bouillons : les vignes meurent sur pied, par hectare entier. Ça sent la fin. Seront-nous condamner à boire du vin Australien ? Certainement pas, quelques représentants de la fierté nationale se dressent encore, le litron sur le cœur. Là encore, une bonne étoile les guidera jusqu’au Texas, où l’on découvre des ceps de vignes immunisés contre le Phylloxera. En les important massivement pour replanter les coteaux français, on parvient à reconstituer une production digne de ce nom.

Et puis là-dessus, en 1878, débarque le downy mildiew , petit frère du premier mildiew… Que voulez-vous que je vous dise ? Le sort s’acharne… Une fois de plus, on parviendra à s’en sortir, grâce aux largesses de Dame Nature : la diversité. En étudiant et cultivant un grand spectre de variétés différentes venant d’un peu partout, on finit par constituer un vignoble résilient, qui tient bon face aux aléas. Certes, le réchauffement climatique risque de rebattre les cartes, certains experts prédisent déjà des disparitions massives dès 2050. Lafitte, Latour, Petrus… Aucun ne tiendrait le choc thermique. Mais la riposte s’installe déjà en prévoyant le remplacement par des ceps plus résistants.

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UNE LEÇON POUR L’AVENIR

Dans la seconde partie du XXe siècle, l’homme s’est associé à la machine et au pétrole pour mécaniser et agrandir sa production. Il a découvert, miracle de l’énergie et de l’économie, que produire en masse c’était produire toujours moins cher. L’économie d’échelle, qu’on appelle ça. Et quand le transport est gratuit, parce que le pétrole l’est quasiment, il n’y a pas de limite à produire toutes les bananes du monde dans un énorme champ dans un coin de continent à l’autre bout de la planète. Pas plus que de transformer le centre de la France en gros champ de blé et de maïs. Mais tout ceci à une limite : la nature elle-même, qui ne peut suivre un tel rythme. Sans écosystème complexe (un arbre, une mare, un bosquet), les champs souffrent terriblement. Le sol est pauvre. Sans haies, les immenses surfaces sont balayées par le vent. La couche de terre s’assèchent et se réduit, les nappes phréatiques ne se remplissent plus. Les abeilles n’ont plus rien à butiner. On rajoute, sans cesse, un peu plus de fertilisants et de pesticides sur une terre qui n’en peut plus.

La mise en perspective du cas de la banane par celui du pinard est riche d’enseignement : ces procédés ne sont pas viables, et creusent leur propre tombe. Une culture aussi artificielle, c’est-à-dire sans diversité ni écosystème, est vouée à l’échec. Tout simplement parce que la nature change en permanence, et que c’est la diversité qui permet de s’adapter à ces changements. Choisir ce qui paraît un optimum à un moment donné, au détriment de tout le reste, c’est risquer qu’il ne le soit plus l’instant d’après et que ne subsiste aucune solution de remplacement. Il en est de la banane comme du maïs, de la vigne, de la politique ou de l’économie. Assécher la diversité en poussant à l’uniformisation extrême apporte avec le gain immédiat de l’efficacité le danger apocalyptique de l’inadaptabilité. Je vous laisse méditer là dessus, je vais manger une crêpe nutella-banane.

 


Cuitas les bananas philippe risoli par jejelapince

Illustration: Veronica Malatesta