20160114

Histoire de la littérature érotique – Partie II : Donzelles et ménestrels

Histoire5

À l’heure où se profile dans nos salles obscures la morne messe des radasses frustrées (j’ai nommé Cinquante nuances de Grey, deuxième volet), il semble nécessaire de ré-insuffler une fraîcheur relative dans la mystique écornée de l’écriture érotique.


Nos ancêtres bien gaulois en avaient dans la caboche en matière de gaudriole littéraire : comme nous l’avons vu lors de notre dernière rencontre, l’Antiquité regorge d’excités de la plume. Je vous invite aujourd’hui, si vous le voulez bien, petits canaillous, à continuer notre voyage dans le temps sur les traces du livre cochon.

 

Les chrétiens aussi sont des pervers polymorphes

Si une croyance répandue consiste à associer l’implantation du christianisme au son du glas des égarements érotiques des littérateurs polissons, il serait bien erroné d’attribuer au paganisme toute la production des écrits luxurieux.

Là où Aristophane, Pétrone et Ovide encensaient l’éclat des corps en fleurs d’adolescents, on célèbre également désormais les charmes des femmes mûres. Jamais les Grecs ou les Romains n’auraient attribué à une matrone un quelconque pouvoir de séduction et leur sexualité était même cible de quolibets méprisants, au même titre que les hommes attirés par elles.

Paul le Silentiaire (auteur d’une très sinistre description en mille neuf cent vers de l’église Sainte Sophie de Constantinople) est à l’origine d’un grand nombre de textes érotiques, comme celui-ci, inspiré par sa maîtresse :

Tes rides, Philinna, valent mieux que la sève de n’importe quelle jeunesse et je suis quant à moi beaucoup plus avide de tenir entre mes mains tes pommes plongeant de la pointe que les seins bien droits d’une fille encore dans le jeune âge. Ta fin d’automne est supérieure au printemps d’une autre et ton hiver plus chaud que son été.

L’érotisme chrétien venait d’inventer la milf.

Par la suite, le haut Moyen Âge a laissé relativement peu de sources écrites avant les environs de l’an 800 et la renaissance carolingienne, et encore moins de textes érotiques : ce n’est pas une question de mœurs – qui étaient beaucoup plus libres que l’image que l’on se fait de cette période –, mais l’érotisme écrit n’était simplement pas au goût du jour.

Afin donc de ne pas lasser le lecteur attentif, rendons-nous directement aux abords de l’an 1000, alors que se forme une catégorie intellectuelle nouvelle qui va relancer l’intérêt pour les textes libres : les goliards sont des poètes et des musiciens dont les rangs sont formés de moines errants, de prêtres sans charge et d’étudiants vagabonds. La grande liberté de ton de leur œuvre aux accents bohèmes et chahuteurs semble faire d’eux des révolutionnaires : « Plus avide de volupté que de salut éternel,/L’âme morte, je ne me soucie que de la chair. » Ces vers goliardiques, assimilables à la pensée libertine – révolte contre la dictature montante de l’Église, affirmation de l’individualisme, aspiration à la liberté –, constituent sans doute sa première apparition historique.

 

Fabliaux et amour courtois : de Jean-Marie Bigard à Danielle Steel

Les premiers siècles du IIe millénaire voient apparaître deux genres délicieusement contradictoires : les fabliaux obscènes et les écrits de l’amour courtois…

Les fabliaux, contés par les ménestrels, ont pour thèmes récurrents l’adultère – présenté comme inévitable, et dont l’histoire se termine le plus souvent bien pour celui qui trompe –, les récits phalliques – où il est bien lol d’imaginer les mésaventures de héros continuellement en rut –, et la dénonciation des luxurieux – qui cible principalement les mœurs dissolues du clergé. Mais laissons donc le vieux françois croquignolet des titres de ces œuvres parler pour elles : De l’anel qui faisoit les vits grans et roides ; Le Débat du Con et du Cu ; Le Dit des Cons ; D’une seul fame qui a son con servoit cent chevaliers de tous poins ; De celle qui se fist foutre sur la fosse de son mari, et mon cul sur la commode.

Histoire3

Fine allégorie de l’adultère [tirée d’un recueil de fabliaux édité en 1808]

Mais au Moyen Âge, on ne fait pas que galvauder : on transcende, aussi.

L’amour courtois est probablement apparu en réaction aux coutumes brusques de la chevalerie où la femme est un bastion, choisi par alliance politique ; il contrebalance son statut très peu élevé dans le droit médiéval. Le sentiment amoureux y apparaît comme une vertu, comparable à l’honneur ; la femme y est inaccessible, car le principe veut que la dame aimée soit de rang supérieur et de préférence déjà mariée. En amour courtois, la femme est le seigneur. Elle est appelée « mi dons », équivalent de « mon seigneur », et l’homme est son vassal. Les règles du genre sont très strictes et la cour amoureuse, très réglementée (de l’enamourement pour la donzelle jusqu’au fin’s amor, degré d’érotisme pur, où le statut de l’homme évolue très lentement de soupirant, fenhedor, jusqu’à celui d’amant, entendedor). L’homme doit honorer, dissimuler, patienter ; donner toutes les preuves de sa dévotion, de sa verve et de sa discrétion. La femme met constamment à l’épreuve la tempérance de son courtisan : il ne doit pas rendre les baisers offerts, et ses efforts sont récompensés par la vue de la nudité de la femme, puis par l’« essai » (asag), se concrétisant par une nuit chaste passée à dormir aux côtés de l’objet de ses désirs : en clair, on peut patouiller, mais pas glisser. Tout échec prouvera que l’amour n’était pas assez fort.

Les us de l’amour courtois influencent les relations amoureuses jusqu’à la Renaissance, tant il fait l’éloge de l’adultère, perçu comme la seule relation propice à la naissance de l’amour car, contrairement au mariage qui est toujours contraint, l’adultère est librement choisi.

Mais bon… S’ils peuvent passer pour des romantiques avant l’heure, la plupart des poètes de l’amour courtois sont aussi, à leurs heures, des gros bourrins :

Et moi je viens à vous culotte baissée, avec un vit plus gros qu’un âne en chaleur ; et je vous baiserai avec une ardeur telle que vous devrez nettoyer les draps le lendemain parce qu’ils auront besoin, direz-vous d’aller à la lessive ; et nous ne partirons d’ici, ni moi ni mes grosses couilles, sans vous avoir si bien foutue que vous en resterez gisante et pâmée. [Montan, traduit de la langue d’oc]

 

Auteurs en fleurs

Ce qu’il y a de beau, au Moyen Âge, c’est aussi la floraison du langage. Quand ils n’empruntent pas le ton de l’humour, les auteurs font preuve d’une créativité remarquable pour désigner la chose : le pénis est le « flageolet » ou le bien connu « vit », lorsqu’il est en érection ; « prendre la moutarde en tout lieu » signifie s’intéresser à la femme d’autrui ; faire l’amour se dit « chevaucher sans selle », « croquer la noix », « fréquenter les basses marches »… On s’adonne aussi aux jeux d’allitérations, d’assonances, d’énumérations ou d’antithèses, comme dans ce poème où Jean Molinet donne la parole à un homme à qui une femme a donné la syphilis :

Ah ! La belle par qui plus de maulx je comporte,

Que pour femme aujourd’huy qui sus terre con porte,

Oyés les grands regretz, que faire me convient,

Pour le mal que sur moy pour vostre seul con vient,

Je fus bien malheureux, il fault que le confesse,

Quand oncques vous touchay tétins, cuisses, con, fesses…

 

Aborder la créativité littéraire de l’époque nous mène finalement à celui qui, par son influence éclatante jusqu’à l’aube de la Révolution française, fut l’un des auteurs les plus importants de la fin du Moyen Âge : Giovanni Boccaccio, dit Boccace, qui vint mettre un peu de finesse dans tout ça.

Le Décaméron, écrit en 1353, est un recueil de cent nouvelles divisées en dix journées. Trois jeunes femmes et trois jeunes hommes ayant fui la peste à Florence se racontent des histoires pour passer le temps. Il ne s’agit pas d’un regroupement anarchique de textes : le Décaméron est au contraire très organisé et construit selon des effets de symétries, de contrastes, et comporte une progression dramatique. Chaque journée est consacrée à un thème. Par exemple, la troisième journée, « on devise de ceux qui, par adresse, ont acquis ce qu’ils avaient longtemps désiré » ; et la cinquième journée, « on devise de ce qui est arrivé d’heureux à certains amants après plusieurs aventures cruelles ou fâcheuses ». Et les histoires en question ne sont souvent pas piquées des vers : comme celle du gourgandin qui, se faisant passer pour muet, devint le jardinier d’un couvent où il retourna toutes les nonnes. Ou celle du palefrenier qui se fit passer pour le roi et se glissa de nuit dans le lit de la reine. Ou encore celle, adorable, de la gentille naïve qui, vivant en ermite avec un moine, se vit expliquer que ce qu’elle avait entre les jambes s’appelait l’enfer et que le kiki du moine s’appelant le diable, il convenait, voyez-vous mademoiselle, de renvoyer le diable en enfer…

La maculée conception. [illustration de l'édition originale du Décaméron, 1353]

La très maculée conception. [illustration de l’édition originale du Décaméron, 1353]

Boccace innove particulièrement sur la façon de mettre en scène les hommes et les femmes : ils narrent librement entre eux des histoires licencieuses, ce qui contraste nettement avec la stricte séparation homme-femme de l’amour courtois. Car le Décaméron ressemble finalement presque à un manuel de civilité sur la façon d’entendre et de dire avec tact et dignité des histoires cochonnes. Boccace conclut d’ailleurs son ouvrage comme je conclurai cet article : « Il n’est chose si déshonnête dont chacun ne puisse deviser, si elle est dite en termes honnêtes, ce qu’il me semble avoir fait ici fort convenablement. »

Mais ne vous en faites pas, hein. La trashitude a encore de beaux jours devant elle et, en guise de trailer, je peux vous dire que la prochaine fois, pour la Renaissance, on parlera d’utérus de chienne en chaleur.

 

 

Bibliographie :

Sarane Alexandrian, Histoire de la littérature érotique, Paris, Payot et Rivages, 2008 (1re éd : 1986).

Jean-Jacques Pauvert, La Littérature érotique, Évreux, Flammarion, coll. « Dominos », 2000.