20160203

Pourquoi Desproges avait tort

lol_troll_trollface

Coup sur coup, Vincent Lindon et Edouard Baer se sont insurgés sur les plateaux, invoquant le droit au sérieux. Alors peut-on rire de tout ? Avec qui ? Et surtout quand ?


Coup sur coup, Vincent Lindon et Edouard Baer se sont insurgés sur les plateaux, invoquant le droit au sérieux. Le premier dans C à vous, le 18 janvier, après une chronique singeant les paroles de François Hollande et les comparant à celles de Raymond Barre en 1977, qui étaient on ne peut plus les mêmes. Mêmes tics de langage, même vocabulaire, mêmes solutions préparées sur un post-it, qui seront sûrement déclarées inefficaces dans les mois qui suivent, avant même d’être mises en place.

« Toujours la même rengaine », « on nous prend pour des cons », se dit le spectateur. C à Vous fait son « Petit Journal » et ressort la « boîte à Archives », se prétextant du fact checking en pagaille, démontrant que les politiques se foutent de notre gueule en prenant toujours les mêmes mots sans qu’un pouce n’ait changé depuis l’invention de l’électorat. Médusé, le spectateur rit de son maître, soupire, et rit de lui-même d’avoir voté – ou non – pour ce Grand Guignol qui ne fait rien qu’à dire des bêtises. Mais, de toute façon, « qu’est-ce’tu veux qu’on fasse, ils sont tous pareils ». Lindon n’est pas d’accord et lance son coup de gueule sur le mélange des genres : l’infotainment. Pour lui, le politique doit être respecté. «A force de singer ces gens, de ne pas les respecter […], on dégrade l’homme politique. On s’en amuse de plus en plus », lance-t-il de sa voix grave, des plus sincères, comme toujours lorsqu’il est devant une caméra.

Huit jours plus tard, sur le plateau du Grand Journal, c’est Edouard Baer qui, dans un style plus décoiffé, s’étonne des enchaînements. Un peu de compassion pour les migrants, un peu de ce que pense Luc Châtel, une chronique sur le livre de Sarkozy, puis une deuxième pincée de migrants et, enfin, parce qu’après tout ils sont là pour ça, on enchaîne sur le film « Encore Heureux » avec Sandrine Kiberlain et le scribe Numerobis le plus connu de notre époque.


LGJ : Echange tendu entre Maïtena Biraben et… par nonstopzappingofficiel

Le Grand Journal est un grand cirque où s’enchaînent les numéros, les petits moments de rire, de compassion; un gloubi-boulga médiatique où tout le monde doit y trouver un peu son compte. Et Edouard Baer de se lamenter, comme Vincent Lindon, de ces enchaînements diffus où s’entremêlent le rire, les larmes, et les petites phrases de politiques. «Tout n’est pas imbriqué dans la vie. On ne peut pas tout traiter de la même façon. Je suis un peu gêné, je vous le dis franchement. Je trouve par exemple qu’il faut aider l’époque. Je trouve que les hommes politiques doivent nous aider avec moins de communicants. Et, de notre côté, je trouve qu’il ne faut pas recevoir les politiques avec autant de dérision», lance-t-il entre deux gorgées de scotch. Faiblesse qu’il avoue face au stress que ce genre d’émission lui fait vivre.

ON PEUT RIRE DE TOUT, MAIS PAS N’IMPORTE OU

En moins d’une semaine, deux comédiens se sont piqués, en quasi direct, de la tendance du flou. On s’anime de tout, sans transition. On se moque, on singe, on révèle, avec humour, ce que la vie est en coulisse. « C’est la vérité », répondront les uns. « Désacraliser aide à comprendre », ajouteront même certains. Sous prétexte que les gens n’aiment plus le sérieux, la pilule doit mieux passer avec de la gausserie. Le rire comme sucre qui aide la médecine à couler. Mais le rire doit-il n’être que la forme ? L’eau de l’aspirine ? Ne devrait-il pas être le médicament ?

« Tous les sujets ne prêtent pas à rire », répondront certains. C’est sans doute pour cela, qu’en plateau, on rit toujours des mêmes choses. Diable, que dire d’un monde où le politique reste le seul politiquement correct ?

« On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », disait Desproges. Il avait tort. La question n’est pas de la personne, mais du temps et du lieu. On peut rire de tout, mais pas n’importe où, ni n’importe quand. La bonne blague ne se révèle qu’avec le bon rythme, au bon endroit.

Sur une émission de télévision d’une heure, on traitera, sous toutes les formes, de tous les sujets, entre 5 et 10 minutes. Entre blagues et passions. Punchlines assassines et niaiseries complaisantes. Si bien, et parfois avec tant de brio, tant d’aisance à la réalisation, que tout se mélange… L’émotion instantanée comme seul vecteur de réussite.

Quel temps pour s’interroger soi-même ? Le sérieux peine à ressortir. Le questionnement personnel a besoin d’infuser. Il a besoin de silence. Que seule la coupure pub réussira à nous offrir… C’est dire.

ON A FAIT ENTRER LA VIE DANS LE SPECTACLE


C à vous – Le coup de gueule de Vincent Lindon… par telestar_video

Au départ, la télévision était une réussite. Un formidable outil d’éveil et un média hors norme par sa capacité de diffusion. Démultiplié par le web. La réflexion à portée de tous, servie sur un plateau (télé). On pensait faire entrer le spectacle chez soi. L’aubaine.

Erreur. On a fait entrer la vie dans le spectacle. Réduisant les questions graves à la banalité quotidienne. Entre fromage et dessert. Le débat public est un meuble dans le salon, ou un passe-temps dans le métro, sur son téléphone.

Pour redonner du sérieux aux questions graves, ou même de la dérision, il ne faut que changer le lieu et l’assumer. Recréer le théâtre et la scène. Renouer le pacte avec le spectateur du vraisemblable et non du faux Vrai. Que ce soit sur les ondes – un moindre mal – ou ailleurs. Redéfinir les codes de son spectacle, le décor, et les assumer de bout en bout. Au Banal le banal, au Grand le grand. Les Guignols, quand ils existaient encore – fonctionnaient car ils étaient en plastique. 

Le théâtre, en tant qu’espace scénique, « dernier trou noir où tout est permis », selon la metteur en scène Phia Ménard, fait cela pour nous, par essence, en nous coupant du reste. Le recréer sur petit écran reste un défi que peu ont su relever. On n’a réussi qu’au cinéma. Mais que l’alarme vienne coup sur coup, en direct, de deux comédiens, n’est pas anodin: le Spectacle est en train de fondre.