20160325

Il reste la poussière

Il reste la poussière

De la Patagonie, on ne connaît que Florent Pagny. Et puis Ushuaia aussi… Autant dire que l’on part de loin. Rendons grâce, alors, à Sandrine Collette – un nom de star américaine – de nous faire vivre différemment cette jolie, mais rude région d’Argentine.


Sandrine Collette continue son petit bonhomme de chemin dans l’univers du polar minimaliste et chaque nouveau livre semble plus cruel et plus dur que le précédent. Les ingrédients classiques de l’auteur, recette de son succès, sont avec ce Il reste la poussière habilement mélangés : un endroit isolé dans un « espace spatio-intemporel » dépaysant, des personnages en souffrance, sombres (même les enfants), et une situation d’isolement extrême. L’action se situe au début du siècle dernier en Patagonie argentine. C’est le début de l’industrialisation et des élevages intensifs qui, progressivement, tuent les petites exploitations et les petits éleveurs, comme « la Mère ».

RAPHAEL EN SOUFFRE DOULEUR

Raphaël est le cadet d’une fratrie de quatre frères, abandonnés par leur père disparu et menés à la baguette par une mère tyrannique et intransigeante. Laquelle préfère crever plutôt que de vendre ses bêtes et ses terres, gagnées et entretenues d’une main de fer depuis toujours…
Cette fois, nous sommes plongés dans un semi huis clos dans la pampa argentine, sur les ardentes Terres de feu, pays de désolation et de sécheresse. La qualification de « semi » prend ici tout son sens dans la mesure où aucun des protagonistes ne réussit à profiter de ces espaces démesurés, sans limite, pour ne serait-ce que respirer, s’isoler et contempler cette nature foisonnante. Leur monde tourne, et tournera jusqu’au bout du roman, autour de cette mère castratrice, centre de leur univers mental et terrestre, pourtant paradoxalement étendu à l’infini. Raphaël, encore jeune, est le souffre douleur de ses frères, dont les jumeaux cruels qui le passent a tabac régulièrement, le laissant quasi mort dans les épines. Le petit, en réaction, ne va progressivement s’intéresser qu’aux bêtes qu’il protège comme sa vie, et en particulier à son cheval, seul être qui semble le comprendre.

QUAND LA MERE MISE SUR SON FILS (ET LE PERD)

La vie pourrait tranquillement continuer, les tâches inlassablement se répéter au rythme du vent qui balaye tout sur son passage. Seulement, la Mère s’autorise une fois par mois une descente à la ville pour régler ses affaires et surtout pour jouer tout en buvant comme un trou. Peu douée, vaniteuse et malchanceuse (probablement comme la majorité des joueurs compulsifs non ?), elle va finir, en toute fin de partie et préalablement bourrée comme un coing, par miser un de ses aînés. Elle s’en verra privée dès le lendemain. Inutile de préciser que cette dislocation de la cellule familiale va littéralement briser la fausse harmonie qui régnait jusque-là. C’est bien évidemment cette disparition qui va modifier tragiquement le cours de cette histoire plutôt minimaliste mais terriblement bien écrite.
En consacrant de courts chapitres à chacun des personnages, en alternance, le lecteur peut pénétrer dans leurs têtes et revivre certaines situations de plusieurs points de vue. Alterner et entrer tantôt dans la tête d’une adulte (la mère) puis dans celle d’un enfant plein de rêves et plutôt bon (l’unique bon personnage de l’histoire d’ailleurs), rend le livre difficile à lâcher d’autant plus qu’un des frères est légèrement attardé, détail rendant son point de vue particulièrement délicat et passionnant (de quel côté doit il se ranger : les forts jumeaux, piliers de son existence malgré leurs moqueries ou du sensible petit frère humaniste ?).
Avec ce conte noir, l’auteur parvient à nouveau à nous captiver avec une histoire simple, une sorte de fable sur la fin de l’innocence, sur le pouvoir absolu, le désastre du manque d’amour et la privation des rêves.

Il reste la poussière

Il reste la poussière

Il reste la poussière
de Sandrine Collette
(Denoël/Sueurs froides)