20130329

Ni droite ni gauche : l’épopée de Fiume

legionari

A l’heure où les clivages politiques sont de moins en moins pertinents et où l’on tergiverse sur les possibilités d’un autre futur, il peut être salutaire sinon instructif, de revenir sur l’aventure aussi étrange qu’audacieuse : l’épopée de Fiume. Où l’imagination au pouvoir transcende tradition et modernité, droite et gauche, patriotisme et internationalisme, ordre et joyeux bordel.


Dès la fin de la première guerre mondiale, la plus grande confusion internationale règne autour de la ville de Fiume (aujourd’hui Rijeka, en Croatie). Consécutivement au démantèlement de l’Empire d’Autriche-Hongrie, Yougoslaves et Italiens se disputent la ville tandis que les alliés désirent en faire un Etat tampon susceptible d’accueillir le siège de la Société des Nations. Ce sont finalement les troupes anglaises et françaises qui vont l’occuper en attendant de trouver une solution. Tirant parti de cette situation indécise, le poète italien d’Annunzio ne leur en laissera pas le temps en rentrant dans la ville à la tête de ses troupes le 2 septembre 1919 puis en proclamant la Régence italienne du Carnaro qui va durer quinze mois. Quinze mois d’une totale autonomie, au point qu’Hakim Bey reconnaît à propos de Fiume que « C’était, d’une certaine manière, la dernière des utopies pirates (ou le seul exemple moderne) – et peut-être même la toute première TAZ moderne.[1] » Quinze mois durant lesquels va être expérimenté un régime, alors inédit et encore aujourd’hui indéfini, demeurant souvent relégué au mieux à l’utopie avant-gardiste apolitique, au pire à une étape vers le fascisme. L’épisode de Fiume ne se réduit pas à une contre-culture vécue par quelques originaux, il est aussi l’occasion d’une véritable expérimentation politique s’inspirant à la fois du futurisme, de la démocratie grecque, des communes libres du Moyen-âge ou encore de l’anarchisme. Expérimentation d’autant plus originale qu’elle est difficilement classable politiquement, si ce n’est dans la perspective d’un « ni droite ni gauche », qui, loin de dissimuler une position proto-fasciste, constitue une force ayant pu au contraire y faire face.

 L’ALCHIMIE FIUMAINE

La première chose qui frappe au sein de la commune libre de Fiume, c’est la composition idéologiquement hétérogène de ses occupants, communiant dans une forme d’enthousiasme où tout semble possible. S’en dégage une dimension surréaliste et bigarrée, où le réel semble déployer l’ensemble des virtualités émancipatrices dont il est porteur dans une cacophonie empêchant parfois d’y déceler une ligne directrice audible. Nous retrouvons ainsi à Fiume « nationalisme, mais aussi national-communisme, cosmopolitisme, internationalisme ; et, simultanément, sexe et drogue, république et droit de vote pour tous, égalité des femmes, formes d’autogestion à tous les niveaux, nation armée, démocratie et participation féminine à la vie militaire, accords avec la Russie des Soviets, rapprochement avec les Slaves dans un esprit de liberté et de fraternité des peuples, revendications anti-impérialistes et anticolonialistes. (…) Fiume, en somme, est une fable avec toutes les licences de la fantaisie propres à la fable, mais aussi avec les qualités de la vie vécue.[2] »
Des personnages hétéroclites qui vont donner à cette expérience sa dimension radicalement originale et difficilement classable. Nous retrouvons par exemple le personnage excentrique et charismatique Guido Keller qui a acquis sa réputation comme pilote pendant la guerre. A bord d’un aéroplane qui était un véritable salon de thé volant, il proposait des duels aux aviateurs autrichiens sur le mode de la joute chevaleresque, le vainqueur étant celui ayant réussi à se placer derrière son adversaire. On raconte aussi que s’étant pris d’amitié pour un âne, il le fit monter dans son aéroplane pour décoller avec lui. Homme d’action et dandy, Keller cultive le non conformisme en dormant dans des arbres, en arrivant pyjama à des soirées, en ayant un aigle comme animal de compagnie ou encore un crâne comme porte-bonheur. Dès qu’il fut nommé « secrétaire d’action » auprès du Commandante D’Annunzio, il s’empressa de rédiger une circulaire adressée aux directeurs d’hôpitaux psychiatriques italiens les invitant à leur envoyer leurs « fous », entendant ainsi rompre avec la rationalité réductrice et oppressante des modernes. Méprisant la discipline de caserne, il affirme : « On n’a pas besoin du pas militaire prussien, ni des hiérarchies de valeurs fixées dans les trois dimensions ; ce n’est pas pour rien que nous avons atteint la quatrième.[3] »

Nous ne retrouvons pas chez les combattants fiumains de fétichisme de l’Etat, qui s’oppose quel qu’il soit au tempérament des hommes libres, qui plus est lorsqu’ils cultivent l’art des marges propres aux avant-gardes. D’où cette assertion de Marinetti : « Nous ne pouvons plus concevoir l’autorité de l’Etat comme un frein aux désirs libertaires du peuple : nous croyons au contraire que l’esprit révolutionnaire du peuple doit freiner l’autorité de l’Etat et son esprit conservateur, signe de vieillesse et de paralysie progressive.[4] »  L’un des premiers ressorts de l’épopée de Fiume était certes d’ordre patriotique, directement lié au bilan de la première guerre mondiale qui flouait l’Italie en ce qui concernait le rattachement des terres irrédentes (Fiume, Dalmatie, Trieste, Trentin-Haut-Adige), les Etats-Unis et l’Angleterre ayant notamment comme dessein de constituer une grande Yougoslavie capable de stabiliser la zone. Cependant l’aventure fiumaine va vite dépasser le cadre strictement national pour prendre une envergure sociale et internationale, ce dans une perspective, certes liée en partie à la première raison évoquée,  clairement opposée au nouvel ordre mondial symbolisé par la SDN dont le syndicaliste Alceste De Ambris affirme qu’elle est un « trust mondial des Etats riches ». La ligue de Fiume est ainsi crée comme une contre-SDN qui entend réunir les Etats et les régions lésées et opprimées par les Empires qui ont tiré leur épingle du jeu au sortir de la première guerre mondiale. Nous retrouvons ainsi sous la plume de Gabriele d’Annunzio un certain internationalisme conçu comme alliance des patries et des individus avides de liberté : « Tous les insurgés de toutes les races se réuniront sous notre signe. Et les êtres sans défense seront armés. Et la force sera opposée à la force. Et la nouvelle croisade de toutes les nations pauvres et appauvries, la nouvelle croisade de tous les hommes pauvres et libres, contre les nations usurpatrices et accumulatrices de toutes les richesses, contre les races de prédateurs et contre la caste des usuriers qui exploitèrent hier la guerre pour exploiter aujourd’hui la paix, la croisade toute nouvelle rétablira la vraie justice (…)[5]. »

L’expérience de Fiume est aussi une expérience esthétique qui entend rompre avec la laideur du monde bourgeois. L’art n’est pas entendu comme une simple reproduction de la réalité, fut-ce pour la dénoncer, mais bien comme l’expression d’un nouveau monde, d’un nouvel idéal où le beau transcende le réel. Albert Londres, dans son reportage, rapporte ainsi comment étaient réglés les problèmes de soldes : « A la vitrine de trois magasins de fleurs, parmi les roses, les violettes, une même pancarte apparaît. Elle annonce : « Les marins et soldats qui ne disposeraient pas d’argent sont priés de se présenter au palais du gouvernement. » D’Annunzio avait une chose délicate à glisser ; il la présente dans les fleurs ; partout règne la liberté.[6] » Les articles de la charte de Carnaro, corédigés par Gabriele d’Annunzio et Alceste de Ambris (un syndicaliste révolutionnaire), définissent un régime dont les influences sont multiples : « La régence italienne du Carnaro est un gouvernement intrinsèquement populaire, Res populi. Ce gouvernement a pour fondement, la puissance de travail productif et pour règles directrices les formes les plus larges et les plus variées de l’autonomie, telles qu’elles furent appliquées durant les quatre siècles glorieux de notre période communale. » (Art.III). Influence du Moyen-Age, donc, intégrant une dimension à la fois démocratique et socialiste : « La Régence reconnaît et confirme la souveraineté de tous les citoyens, sans distinction de sexe, de race, de langue, de classe ou de religion. Mais elle soutient, promeut et amplifie avant tout autre droit, celui des producteurs ; elle abolit ou réduit au maximum la centralisation excessive des pouvoirs constitués. » (Art.IV) Par l’abolition ou la réduction au maximum des pouvoirs constitués nous voyons ici que nous sommes très loin de l’hypertrophie du pouvoir d’Etat que va promouvoir le fascisme.

NI DROITE, NI GAUCHE

Le régime de Fiume de Fiume est difficilement classable. D’aucuns le qualifieront de « pré-fasciste »[7],  calquant a-posteriori un schéma linéaire négligeant totalement son originalité qui à bien des égards va à l’encontre de cette thèse[8]. Si en effet l’on considère ce régime dans la perspective du « Ni droite ni gauche », alors nous émettons l’hypothèse que nous pouvons envisager le « ni droite ni gauche » de trois manières différentes voire opposées. Il existe le « Ni droite ni gauche » fasciste, le « Ni droite ni gauche on hésite» centriste, et le « Ni droite ni gauche » antitotalitaire pouvant être traduit par l’expérience de Fiume.

Selon Zeev Sternhell, le fascisme constitue « avant tout un refus du « matérialisme », c’est-à-dire de l’essentiel de l’héritage intellectuel des XVIIème siècle et XVIIIème siècle français et anglais. C’est bien cette révolte contre le matérialisme qui permet la convergence du nationalisme anti-libéral et anti-bourgeois, et son opposition au matérialisme historique en fait l’allié naturel du nationalisme radical. Cette synthèse symbolise le refus d’un certain type de civilisation dont le libéralisme et le marxisme ne représentent que deux aspects.[9] ». Cette thèse nous semble t-il expose deux contre-vérités. La première consiste à avancer que le fascisme s’oppose fondamentalement au matérialisme, qui plus est marxiste, et que par conséquent la lutte contre le fascisme n’est possible qu’en étant libéral ou marxiste. La seconde, par voie de conséquence, suppose que les opposants au matérialisme et à l’héritage des lumières seraient pré-fascistes. En ce qui concerne la première, donc, Sternhell a tendance à oublier que Mussolini est bien plus marqué par le marxisme qu’il ne veut bien le concéder, aussi écrivait-il en 1913 : « Dans le marxisme qui, de toutes les doctrines socialistes, est le système le plus organique, tout peut prêter à controverse, mais rien n’a fait faillite.[10] » Autrement dit la dimension organique du marxisme permet de fournir un cadre révolutionnaire où notamment le parti, contrairement à ce qu’affirme Sternhell[11], n’est pas seulement une question tactique mais doctrinale : seule la dictature peut permettre la révolution de s’imposer. Or ici l’esprit de Fiume transcende cette logique de  rivalité mimétique bolchévisme/fascisme, notamment par son refus de l’absorption de l’individu par l’Etat. Enfin, ce qui invalide la thèse selon laquelle Fiume serait une simple étape vers le fascisme est sans doute le phénomène des Arditi, dont Zternhell ne parle d’ailleurs à peine dans ses ouvrages. Les Arditi del Popolo sont issus d’une initiative de l’anarchiste Argo Secondari et de Mario Carli afin de s’opposer aux chemises noires fascistes et ont pris une part active considérable lors de l’épopée de Fiume. L’évènement qui eut sans doute le plus de retentissement fut la défense de Parme en 1922 des Arditi contre les « squadristi » fascistes : grâce à l’appui de la population on parle de 350 Arditi del Popolo, commandés par Antonio Cieri et Guido Picelli, qui par ailleurs mourront lors de la guerre Espagne,  ayant repoussé 20 000 « squadristi » fascistes sous les ordres de Robert Farrinaci puis de Italo Balbo. Ardo Secondari pouvait écrire en 1921 : «  Tant que les fascistes continueront à brûler nos maisons du peuple, maisons sacrées des travailleurs, tant que les fascistes assassineront les frères ouvriers, tant qu’ils continueront la guerre fratricide, les Arditi d’Italie ne pourront rien avoir de commun avec eux. Un sillon profond de sang et de décombres fumants divisent les fascistes et les Arditi. [12] » Mais les Arditi, lâchés par les sociaux démocrates et le Parti communiste d’Italie dans la lutte antifasciste, perdent cependant la bataille dont l’issue est la marche sur Rome, en octobre 1922.

Concernant le second argument qui voudrait que l’antilibéralisme et l’antimarxisme, regroupé sous le terme « d’antimatérialisme » constituent la matrice du fascisme, il faudrait alors considérer que les catholiques sont pré-fascistes, ainsi que la plupart des anarchistes, mais aussi Péguy ou Chesterton et dans une certaine mesure même Hannah Arendt (qui ne serait pas « pré-» mais « proto-fasciste ») qui n’a pas manqué de vivement critiquer la modernité bourgeoise via Hobbes dans Les origines du totalitarisme. Or ce que l’opération de Sternhell permet d’occulter en se focalisant sur les origines du fascisme, ce sont bien les origines du totalitarisme dont la matrice est ce type de civilisation dont Sternhell parle. Ici l’antifascisme, qui n’est qu’un antifascisme de façade dès lors qu’il brouille plus les cartes qu’il ne les éclaire, permet de faire l’impasse sur la critique du totalitarisme et de dédouaner à la fois libéralisme et marxisme. Comme pouvait l’écrire Camus, « la tyrannie totalitaire ne s’édifie pas sur les vertus des totalitaires. Elle s’édifie sur les fautes des libéraux.[13] »

Nous retrouvons dans l’épopée de Fiume un fragile équilibre entre les extrêmes qui les neutralise dans une radicalité anti-totalitaire. Ici les propos d’Arnaud Dandieu, un non-conformiste des années trente, nous paraît bien illustrer cette position : « Nous ne sommes ni de droite ni de gauche, mais s’il faut absolument nous situer en termes parlementaires, nous répétons que nous sommes à mi-chemin entre l’extrême droite et l’extrême gauche, par derrière le président tournant le dos à l’assemblée.[14] »

 

fiume-01

L’Etat libre de Fiume est anéanti par l’armée italienne en décembre 1920, soutenue par les « squadristi » fascistes lors de ce qu’il sera désormais connu comme le « Noël de sang ».  L’échec de Fiume est dû à plusieurs facteurs : géopolitique tout d’abord, avec le rapport de forces démesuré d’une zone autonome confrontée à l’hostilité des Etats au premier rang duquel l’Italie: ici le supposé frère complice devient le frère ennemi, qui est toujours le plus dangereux. D’autre part, la fin de Fiume vient du fait que la morale héroïque qui y régnait ne se doublait pas de la morale ordinaire dont parlait Orwell. Largement composés de soldats et d’artistes dont le caractère ne pouvait se mesurer qu’à l’aune de la grande action, l’absence d’Evènement et le retour à la normale ne pouvait qu’assécher leur enthousiasme, provoquant si ce n’est un état de dépression, tout du moins un relâchement des mœurs dû à l’ennui. Au bout d’un an d’expectative, la foi des combattants de Fiume s’était en effet réduite à une peau de chagrin. Enfin, cette aventure aux accents romantiques, en repoussant la raison ordinaire au même titre qu’une rationalité instrumentale qui aurait pu déboucher sur les purges que connaissent habituellement les révolutions, ne pouvait avoir qu’un temps. L’intérêt de cette épopée tragique réside néanmoins dans sa tentative de dépassement des clivages traditionnels, avec tous les risques que cela comporte, mais qui se mesurent à l’aune du rêve qu’elle a un moment porté et vécu.

 


[1] Hakim Bey, TAZ, Paris, éditions de l’éclat, 1998, p.21 sur http://lamuse.seriedownload.free.fr/programmation/HakimBeyTAZ.pdf. Une TAZ (Zone Autonome Temporaire) est une zone à partir de laquelle va pouvoir être créé un espace désencastré de l’économie marchande de type capitaliste mais aussi des relations de pouvoir et de domination de type étatique, sa dimension éphémère est due à sa propension à éviter de se scléroser pour reproduire le système auquel elle échappe mais aussi à la contrainte qu’exerce ce même système qui conduit à terme à son annihilation.

[2] L.Kochnitzky, La quinta stagione o i centuri di Fiume, cité par Claudia Salaris in A la fête de la révolution, Ed.du rocher, 2006, p.29.

[3] A.Ferrari, L’Asso di cuori Guido Keller, Rome, Cremonese, 1933, p.194.

[4] F.T Marinetti, « Belleza e nécessita della violenza », L’Internazionale, 10 juillet 1910, cité par Claudia Salaris in A la fête de la révolution, p.146.

[5] G. D’Annunzio, La penultima ventura. Scritti e discorsi fiumani, p.155-156, Milan, Mondadori, 1974, cité par Claudia Salaris in A la fête de la révolution, op.cit., p.75.

[6] Albert Londres, L’équipée de Gabriele d’Annunzio, Arléa, 1993, 2010, p. 68.

[7] Nous pensons surtout à Zeev Sternhell et à ses ouvrages Naissance de l’idéologie fasciste ou Ni droite ni gauche.

[8] De Ambris ne fera même pas parvenir à Mussolini la constitution de la Régence italienne du Carnaro, bien qu’il l’ait transmise à tous les directeurs de journaux italiens.

[9] Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France, éditions complexe, 2000, p.471.

[10] Mussolini, « Al Largo », Utopia, 22 novembre 1913, p.1.

[11] Cf. Naissance de l’idéologie fasciste, p.359

[12] Déclaration du lieutenant Argo Secondari à l’assemblée des Arditi del Popolo du 27 juin 1921, rapporté par l’«Umanità Nova», Rome, 29 juin 1921.

[13] Albert Camus, Actuelles. Ecrits politiques., Gallimard, 1950, p.201.

[14] Robert Aron et Arnaud Dandieu, La révolution nécessaire, Grasset, 1933, préf., p..XI.