20140922

Oui, on peut aimer le cannabis et être un génie

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Nul n’est prophète en son pays. Ni même dans les colonies de son pays. Le grand Will O’Shaughnessy en aura fait la douloureuse expérience. Histoire d’un génie incompris. Et qui aimait le cannabis, accessoirement.


Etre un visionnaire, un pionnier, un inventeur, un génie, c’est bien. Etre reconnu, c’est mieux. William O’Shaughnessy aura réussi la moitié du pari. Touche-à-tout typique du scientifique du XIXème siècle, il aura marqué son passage de découvertes fondamentales en médecine. On ne se souvient d’ailleurs que de cela. Pourtant, il passera trente ans en Inde, à inventer la modernité : il y développera plusieurs milliers de kilomètres de télégraphe selon ses propres plans, en parallèle des travaux de Morse aux Etats-Unis. Il inventera par exemple des méthodes inédites de câblage sous-marin. Et puis il finira par sombrer dans l’indifférence générale.

UN DEBUT FULGURANT

William est né en 1809 en Irlande. Très vite, il démontre des capacités intellectuelles étonnantes, probablement grâce à son exploit unique d’être ni roux ni alcoolique. A seulement 20 ans, il est déjà diplômé de l’université d’Edimbourg, où il a principalement suivi des cours de médecine. A l’époque cette université propose à ses élèves de choisir eux-mêmes leurs cours. Cela permet à William de découvrir la chimie, ou encore la toxicologie médico-légale. Cette large base de connaissance lui servira toute sa vie.

Il s’installe à Londres et fait très vite son intéressant, dès 1832. Les colons Anglais reviennent des Indes pour passer les fêtes en famille, et paf : épidémie de choléra ! Pas cool. 70% de mortalité le machin (quand même). Shaughnessy a 23 ans et la tête bien faite. Il analyse le sang de quelques malades, réfléchit un peu, bidouille, et écrit à la revue médicale « The Lancet », la référence anglo-saxonne.

« Les potos, écrit-il, figurez-vous que les diarrhées aiguës provoquent une déshydratation de type biscuit tuc séché au soleil et une violente carence en sels minéraux. Si j’étais vous et que je tenais un peu à la vie de mes patients (je dis ça je dis rien hein, moi je les connais pas), je leur donnerais des litres de flotte et la blinde de sel. Ça c’est la base quoi. Après vous rajoutez ce que vous voulez, des petites fleurs, de l’opium, de la morue, faites au feeling comme d’habitude, je vous fais confiance. Mais j’insiste : dans tous les cas des biberons d’eau de mer à tous les repas. »

Le type avait même envisagé de le faire en intraveineuse, mais la techno n’était pas vraiment mûre. Un peu trop en avance sur son temps le gars. En suivant ses conseils, la mortalité chuta de 70% à 40%. Pas mal pour un gamin de 23 ans. On l’envoie alors en Inde, histoire d’étudier de plus près cette maladie pour, qui sait, la vaincre totalement.

UN MENTAL DE CONQUERANT

 

William, en pleine période Ashram

William, en pleine période Ashram

Là-bas, William s’éclate. Un nouveau monde à conquérir. Il est de la race des génies, des pionniers : il s’adapte extrêmement vite, et remet tout en cause. Rien ne peut être pris pour argent comptant, tout est à refaire, à améliorer. Et lorsque son avis personnel est établi, il est inébranlable. Même s’il a tort.

Edison était pareil : c’est la grande différence entre les innovateurs et les copieurs. Les copieurs ont beau être brillants, ils reprennent ce qui marche. Ce peut être de grands entrepreneurs,  accomplissant de grandes choses. Ils se trompent rarement car ils prennent peu de risques. Mais ce sont les innovateurs qui révolutionnent les choses. Et eux se trompent nécessairement plusieurs fois dans leur vie, car le seul moyen de produire quelque chose de nouveau, c’est de croire dur comme fer en ses opinions, contre vents et marées, et tenir le cap. Même dans l’erreur.

En tant qu’esprit pionnier, William va fonder le collège médical de Calcutta. Il étudie la médecine traditionnelle indienne, et commence à s’intéresser au cannabis. Il est le premier dans l’Histoire à tester sur des animaux des solutions thérapeutiques. En 1839, il n’a alors que 30 ans, il propose à l’Académie des Sciences de Grande-Bretagne un mémoire sur le chanvre indien. Ce mémoire contient de nombreuses recommandations thérapeutiques basées sur une expérimentation animale précise. Une nouvelle contribution majeure à la médecine.

Mais ce n’est pas tout ! Il lit avec passion les nombreuses revues scientifiques qui sont publiées à l’époque. Ce siècle est celui du journal : il décide d’en créer un à Calcutta. Il contribuera d’ailleurs toute sa vie à divers titres de presse, ces lucarnes sur le monde. Eh oui, gamin ! Quand il n’y avait pas internet, pas de tweeter ou de fessebouc, les gens curieux dévoraient tout ce qui était publié.

Il commence alors à s’intéresser à l’électricité. Pour remplacer le moteur à vapeur, qui pollue et consomme beaucoup, il invente un moteur électrique ! Oui, oui, dans les années 1830… Le problème principal des moteurs électriques étant la batterie, il se penche sur la question, et en invente un d’un nouveau type.

Et puis, comme ça, pour le fun, il construit un petit circuit de démonstration de télégraphie à côté de Calcutta. Un petit réseau d’une vingtaine de kilomètres. Mais pas un truc copié-collé de ce qui se développe en Europe avec Morse et Cooke, hein. Non, là il s’est inspiré de ce qui était dans l’ère du temps pour inventer son propre système, avec ses propres fils, ses propres isolants, son propre code même (et non, pas le code Morse). D’ailleurs au début il communiquait en envoyant de faibles décharges dans le doigt de l’opérateur. Willie est un sadique. Ou alors il les bourrait de cannabis, ses opérateurs ?

UN PIONNIER, UN INVENTEUR, UN ENTREPRENEUR, UN GENIE

Lord Dalhousie, bien plus crédible que son patronyme

Lord Dalhousie, bien plus crédible que son patronyme

Toujours est-il que notre petit William a le vent en poupe. Il a plein de très très bonnes idées. Et, justement, en 1847, le nouveau gouverneur des Indes, Lord Dalhousie, aime ce style. Il veut moderniser l’Inde et lui donner un sacré élan (et non pas Elan sacré, le chef Apache).

Ce gouverneur lancera énormément de grands travaux : routes, canaux, chemins de fer, poste, bateaux à vapeurs… Et le télégraphe de William lui plait. Il lui demande d’en construire un partout en Inde. C’est là que le véritable talent de Shaughnessy s’exprime à plein : Morse et Cooke, de leur côté, étaient certes présents lors des phases d’expérimentation, mais se sont vite effacés. De vrais entrepreneurs et industriels ont pris le relais pour développer leur système à grande échelle.

Shaughnessy, lui, sait tout faire. C’est lui qui recrute les gens, fait la grille des salaires, établit les processus de l’entreprise, l’organigramme. Il gère plus de 1000 personnes. Sauf qu’en plus de cela il s’occupe également de la partie technique : il crée des écoles pour former les recrues, écrit des manuels de formation, dirige chaque chantier en se déplaçant à travers le pays. Et, en parallèle, il mène des expériences pour déterminer quel est le meilleur isolant, le meilleur type de pilier, etc.

William est un bourreau de travail. Tout va à 200 à l’heure dans sa tête. Un peu trop d’ailleurs. Il en demande beaucoup trop à ses collaborateurs qui s’épuisent. Et sa capacité à prendre des décisions tranchées rapidement le dépasse de temps en temps. Ainsi, il lui arrive de se plaindre d’un collaborateur, puis de demander son renvoi le lendemain, avant d’écrire qu’il se rétracte. Puis il revient sur sa décision un mois après et demande à nouveau sa tête. Ou alors il envoie deux lettres au Gouvernement, puis demande le lendemain par télégramme qu’elles soient renvoyées non-ouvertes. Tout ça est un peu fouillis.

En 1856, William a créé plus de 5000 kilomètres de télégraphe.  Dalhousie ne tarit pas d’éloges sur son petit protégé. Il réclame sans cesse des primes exceptionnelles pour récompenser son travail. Shaughnessy touchera plusieurs fois des primes supérieures à un an de salaire. Et puis Dalhousie commence à insister sérieusement pour qu’on l’anoblisse. Alors Shaughnessy est fait chevalier. William est à son sommet. La chute sera lente, mais à sens unique.

UNE INEXORABLE CHUTE

inexorable-chute

Jusqu’en 1859, les choses sont beaucoup plus dures. Il y a des soulèvements partout en Inde. Il est de plus en plus difficile de travailler. Il faut reconstruire beaucoup de lignes détruites. Et puis c’est l’heure de la maturité technologique. Il faut s’aligner sur les méthodes de l’Occident qui se standardisent. William joue pourtant son rôle à la perfection : il s’est même amélioré, prenant plus de temps pour prendre ses décisions de manière réfléchie. En 1859 il a monté le nombre de lignes à plus de 15.000 kilomètres.

Tout bascule cette année-là, en 1859 : Dalhousie est remplacé. Le nouveau gouverneur n’aime pas Shaughnessy. C’est la nouvelle génération : améliorer, innover, prendre des risques, c’était bien pour les pionniers. Maintenant il faut administrer. Et William est terriblement isolé par la nouvelle intelligentsia locale. On lui inflige quelques camouflets, en l’obligeant à reprendre des gens qu’il avait virés.

Il s’emporte dans une lettre : on lui signifie que ses manières sont déplacées, et à partir de ce moment-là, on le placardise et on l’ignore. William commence à sentir le panier de crabes. Le monde a changé sans lui, c’est un has-been maintenant. Il demande sa mutation en Europe, pour de bonnes raisons d’ailleurs : il s’est tué au travail et sa santé est chancelante. On lui répond non. Il demande alors à travailler sur le projet de ligne reliant l’Europe à l’Inde. On lui répond non. Il demande à devenir consultant pour le bureau des affaires indiennes situé à Londres. On ne répond même pas à ses lettres. William est blacklisté par une génération de petits cons. La mort dans l’âme, Willie demande sa retraite anticipée, qu’il obtient facilement.

Il se retire finalement près de Portsmouth, sur les bords de la Manche, comme n’importe quel retraité. Dans les dernières années de sa vie, histoire de noircir le tableau, il divorcera même douloureusement de sa femme. Le fond du seau quoi. En 1889, il est seul, malade, et s’éteint dans l’indifférence générale.