20150304

Marignan, pour oublier Pavie

Francois

Azincourt, Marignan, Waterloo… Deux branlées monumentales pour une victoire. Les années en « 15 » sont visiblement propices aux grandes batailles. De celles qui font date dans l’histoire. On continue, après Azincourt en 1415, par Marignan, les 13 et 14 septembre 1515 (2/3).


Marignan, 1515. François Ier. Dire que l’association va de soi est un euphémisme. L’une des plus grandes victoires de l’histoire de France… Sauf que ce si beau succès fut le seul de François Ier. Sauf que, pour sublimes que furent les combats, on ne s’en souviendrait guère si, dix ans après, il n’y avait eu le désastre de Pavie.

François Ier battu, écrasé et fait prisonnier. Le roi de France captif. Une première, dramatique, depuis Jean II à Poitiers, en 1356. Et Marignan, en somme, pour effacer des mémoires Pavie. Ou comment la propagande et la légende se sont ainsi emparées de la vérité historique.

Marignan, une victoire, ça oui. Mais pas de quoi en faire des gorges chaudes. Une boucherie, surtout : on estime le nombre de morts à 16.000 au total. Pour l’époque, du rarement vu. De même que la durée des combats, étalés sur deux jours et 15 heures, les 13 et 14 septembre 1515. C’est pour cela, essentiellement, que Marignan a marqué les esprits.

Pour le reste… Vous savez placer l’endroit de la bataille sur une carte, vous ? Vous pouvez dire qui combattait ? Pourquoi ? Non ? Bougez pas, on vous raconte, grâce à l’excellent travail de Didier Le Fur – attention, hein, un bouquin d’historien, avec des passages plutôt techniques, on vous prévient par avance.

CHERCHEZ LA FEMME, COMME TOUJOURS… 

Alors, où, d’abord ? Marignan est en Italie, en Lombardie, près de Milan. Une ville, Milan, et plutôt son duché qui, d’ailleurs, était tout l’enjeu de la guerre, On y reviendra. Marignan, aujourd’hui, s’appelle Melegnano. Soyons donc précis est parlons de la bataille de Melegnano.

Soyons même précis jusqu’au bout, et parlons de victoire… vénitienne. Disons que, sans l’arrivée opportune des renforts Vénitiens (et Albanais), jamais les Français n’auraient triomphé. Mais, avant de s’emballer, revenons au contexte, afin de bien comprendre le pourquoi du comment. Qu’est-ce que les troupes françaises foutaient là, à Milan, en cette jolie fin d’été 1515 ?

Comme toujours, on trouve une querelle territoriale et successorale à l’origine du bin’s. Pour la comprendre, il faut remonter au mariage de Valentine Visconti, fille du duc de Milan, avec Louis d’Orléans, frère cadet de Charles VI, en 1389. Le contrat de mariage prévoit que si papa Visconti meurt sans héritier mâle, alors le duché reviendrait à Valentine et ses descendants.

Alors, certes, le vieux Visconti, quand il clamse, laisse deux fistons mais ces deux-là, eux, qui se succèdent à la tête du duché, meurent bien sans descendance masculine. Tout juste si l’un des frangins laisse une fille, Bianca Maria, mariée à Francesco Sforza.

Vous la voyez bien poindre la grosse merdasse, là ? On est en 1447, le dernier des Visconti vient de casser sa pipe et, pour lui succéder, on a deux grands prétendants : les descendants de Valentine et ceux de Bianca Maria.

Les Sforza, dans un premier temps, s’imposent. Mais les Orléans n’ont pas dit leur dernier mot. D’autant que ces braves gars accèdent au trône de France en 1498, avec Louis XII, le petit-fils de Valentine, dont l’histoire ne dit pas si elle avait de petits petons. Celui-là (Louis XII, pas le peton) fonce dans le tas pour tenter de faire valoir ses droits sur Milan.

Et François Ier, qui lui succède, entend bien poursuivre ce grand-oeuvre. Sitôt monté sur le trône, en janvier 1515, il ne rêve que d’Italie. Au moins en ramènera-t-il Léonard de Vinci, c’est finalement déjà pas si mal…

Pour l’heure, Oua-Oua Ier, tout juste 20 ans, et que rien ne destinait à être roi de France – n’est-il pas « fils d’une branche secondaire de la famille d’Orléans, elle-même branche cadette des Valois » ? -, prépare la guerre. Quoi de mieux, en effet, qu’une belle victoire pour installer son pouvoir ?

François Ier terrassant les Suisses...

François Ier terrassant les Suisses…

FRANCHIR LES ALPES, PAS UNE MINCE AFFAIRE 

François s’allie aux Vénitiens, basés à l’est du duché de Milan, et aux Génois, à l’ouest, pour organiser la tenaille, chère au sergent-chef Chaudard. Puis, ceci fait, s’en va prendre la route du Sud pour marave ces baltringues de Milanais. Le rassemblement des troupes est prévu à Lyon, avant de passer les Alpes.

Un mot des troupes, justement – on a un sens très aigu de la transition, on sait. A l’époque, on rechigne à armer le paysou. Allez savoir s’il n’en profiterait pas pour se retourner contre son seigneur, ce pedzouille… Du coup, en dehors d’une armée de métier, assez basique, on fait essentiellement appel à des mercenaires.

C’est sympa un mercenaire : ça vous trucide qui on vous dit pour une petite solde et le droit, ensuite, de gentiment piller les villes et les campagnes. De charmants gars, en somme, qu’on rêverait de croiser dans une ruelle sombre, un soir de beuverie. Ces poètes sont particulièrement renommés en Suisse et parmi les Lansquenets allemands.

Or, puisque Marignan est une grosse branlée suisse – c’est pour ça qu’ils sont neutres depuis, ces balourds – cela signifie que Oua-Oua s’appuie sur les Allemands. Et pas qu’un peu : il franchit les Alpes avec plus de 30.000 hommes d’infanterie en tout. Si l’on ajoute le back-office, les putes – essentielles au moral des troupes, l’artillerie et toute l’intendance, c’est au global 50.000 personnes qui battent la campagne.

Mine de rien, c’est sacrément balaise. D’autant qu’il faut passer les Alpes et que ce n’est jamais un truc facile. Les principales passes sont évidemment gardées et surveillées par les Suisses, qui ont quand même oublié d’être cons. Bref, s’y engouffrer, c’est aller droit au désastre.

C’est là l’idée géniale du maréchal Trivulzio : duper l’ennemi en lui balançant des leurres. On envoie ouvertement un groupe marcher en direction de Marseille, où des bateaux attendent pour ensuite filer à Gênes. De là, la petite troupe attaquera le duché de Milan par le Sud. Parallèlement, on envoie une autre bande au Nord, pour passer par le chemin habituel, jalousement gardé, via le Mont-Cenis et le Mont-Genèvre. De quoi occuper les Suisses.

Pendant ce temps, le gros des forces passe lui par un tracé médian, nouveau, longeant la rivière de la Chagnes, puis franchissant le col de Vars avant de plonger en Italie en suivant une autre rivière, l’Ubayette. La rapidité d’exécution est évidemment la clé du succès pour faire jouer l’effet de surprise.

64 PIECES D’ARTILLERIE 

La bataille de Marignan vue par Lorant Deutsch et sa série Histoires de France. chez Casterman.

La bataille de Marignan vue par Lorant Deutsch et sa série Histoires de France. chez Casterman.

Problème : si on a déjà vu quelques chasseurs passer par là, jamais une armée entière, encore. On vous raconte pas le bordel. Il faut déblayer le passage, construire des ponts à la va-vite, avancer parfois à la queue leu-leu, son cheval tenu à la bride, tant c’est étroit, la montagne d’un côté, le vide de l’autre… C’est bien simple, l’armée avance au rythme de six lieues par jour à peine, soit moins de 20 kilomètres. A ce rythme, il faut trois jours pour franchir ces foutues montagnes.

C’est dur mais cela en vaut la peine : l’effet de surprise est total. Les Français peuvent fondre sur les premières cités du duché de Milan. Ils prennent facilement Villafranca, et font prisonnier Prospero Colonna. Au moins celui-là n’embêtera plus personne.

Les Suisses, dépassés, décident de se replier en direction de Milan et ses environs pour mieux organiser la défense. En reculant, ils appliquent la politique de la terre brûlée. C’est tactiquement bien vu, car on se nourrit sur la campagne environnante en période de guerre.

Sauf que, si ça emmerde les Français, ça ne les empêche ni d’avancer, ni de prendre Novare, puis Pavie. Pour les conduire gentiment à Marignano. Seul hic, les troupes se sont beaucoup éparpillées, mine de rien, et on n’a plus guère que 30.000 hommes pour combattre. Face à 20.000 Suisses maintenant décidés à aller à la baston, c’est certes encore un bel avantage, mais bon…

Nos petits Suisses disposent d’une forte infanterie, faite de piquiers et de hallebardiers. Peu protégés – cotte de maille pour les plus riches, protection de cuir de bœuf ou d’ours pour les autres – ils compensent par la souplesse d’action que cela leur donne. Et par leur courage, aussi. Ils se rangent en trois colonnes égales, marchant sous la bannière des cantons, flanqués d’une petite cavalerie milanaise.

Côté Français, on s’organise de manière très classique en avant-garde, corps de bataille et arrière-garde – une stratégie déjà employée du temps d’Azincourt. On est assez sûr de soi, surtout, avec ses 64 pièces d’artillerie placées en haut d’un petit promontoire dominant la plaine. On a tort, en fait. Parce que ces canons, ils sont jolis, ça oui, impressionnants, rhoooo bien sûr –  ça fait de la fumée et du bruit -, mais pour ce qui est de la précision, c’est quand même pas encore ça…

UNE BATAILLE SEULEMENT INTERROMPUE PAR LA NUIT 

La bataille s’engage sur le coup de 15h. Les Suisses, rapides, organisés, professionnels, prennent rapidement l’avantage. Leur principal objectif, d’abord, est de fondre dare-dare sur cette artillerie, avant qu’elle ne fasse trop de dégâts. Ils y parviennent, les salopiots. De même qu’ils bousculent la première ligne française qui, au prix d’un effort terrible et sanglant, parvient néanmoins à reformer les rangs.

On est d’emblée dans du corps-à-corps. Il faut imaginer la lutte, pied à pied, fer contre fer. Les corps des morts que l’on piétine, sans pouvoir faire autrement. Les râles des blessés. Le son des armes qui s’entrechoquent.

Comme toujours dans ces cas-là, les mercenaires, courageux mais pas téméraires, et jamais assez bien payés, commencent à se carapater. Ça négocie ferme pour tenter de les retenir. François Ier promet un tiers du butin tiré du futur pillage de Milan pour les convaincre. Ils acceptent. L’espoir renaît. Disons que, de franchement mal en point, les Français passent en mode « je tiens mais si ça continue, va falloir que ça cesse… »

La nuit n’interrompt même pas les combats, qui ne cessent que vers minuit, faute de lune pour éclairer le champ de bataille. Clairons et cornes sonnent alors le rappel de part et d’autre. Mais, dans un tel bordel, comment se repérer ? Beaucoup, se trompant, vont ainsi se coucher dans le camp adverse. D’autres, épuisés, restent sur place, à bivouaquer là où les sonneries les ont surpris, à côté de l’ennemi qui fait de même. Scènes surréalistes qu’on ne voit qu’à la guerre.

Globalement, on a beau dire ce qu’on veut, cette première journée a largement été favorable aux Suisses. L’interruption est donc plutôt bienvenue pour les Français, qui mettent la nuit à profit pour réorganiser ce qui peut l’être. Ils forment un arc-de-cercle pour être prêts à enfoncer les lignes ennemies dès l’aube revenue, et se refermer sur elles pour les enfermer. Les massacrer. Les Suisses, eux, en reviennent à leurs bonnes vieilles trois rangées d’hommes. Cela a si bien fonctionné, la veille.

Et cela fonctionne encore quand les combats reprennent, le 14 au matin. L’artillerie française canarde joyeusement, mais la puissance des colonnes suisses fait des merveilles. Les troupes de François, une nouvelle fois, menacent de céder. On se dirige vers une branlée mémorable.

ET VOILA QU’ARRIVE ENFIN GROUCHY (ENFIN PRESQUE)

Une bataille largement sublimée par l'historiographie... Dans la réalité : une vaine boucherie, plutôt.

Une bataille largement sublimée par l’historiographie… Dans la réalité : une vaine boucherie, plutôt.

Mais voilà que, soudain, au loin, arrive enfin Grouchy… euh non, les Vénitiens plutôt. Alliés des Français, ils déboulent enfin, un peu avant 9h.

Grand ouf de soulagement chez Oua-Oua Ier. Pensez donc : des troupes de cavalerie fraîches, Vénitiens et mercenaires Albanais, qui fondent sur une armée de Suisses fatigués. Premier découpage en règle. Vers 10h, l’infanterie vénitienne, soit 15.000 hommes environ, arrive à son tour. C’est l’hallali suisse… A 11h, tout est fini. La victoire est française, enfin… vénitienne.

On vient de passer 15 heures à se foutre gaillardement sur la gueule. Les Suisses, partis 21.000 la veille au matin, se virent seulement 13.000 en revenant à Milan, la queue entre les jambes. Même bilan de 8.000 morts aussi côté français. 16.000 macchabées laissés sur le champ de bataille. Un bain de sang.

Les Français exploitent évidemment leur victoire. Le 4 octobre 1515, Massimiliano Sforza reconnaît sa défaite et se livre au roi, qui entre dans Milan. Il en sera joliment chassé une décennie plus tard, après Pavie.

Voilà, vous savez tout sur Marignan désormais, cette belle victoire franchouillarde. Des questions, peut-être ? Oui, Kevin ? Bayard ? Quoi Bayard ? Ah oui, François Ier fait chevalier, au soir de la bataille, par Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche… Du bullshit mon petit Kevin, rien que du bullshit… Il était là Bayard, ça oui. Mais il n’a pas adoubé François Ier. Evidemment pas. Un roi de France, bordel de merde ! Un putain de roi de France, sacré et tout le toutim, se faire armer chevalier par une merde de petit noble, fut-il aussi glorieux que Bayard ? M’enfin ?! Vous vous croyez où, là ?!

Didier Le Fur vous dit tout sur Marignan, ses vérités et ses légendes.

Didier Le Fur vous dit tout sur Marignan, ses vérités et ses légendes.