20150501

Diego libre dans sa tête

velazquez affiche

Velazquez s’expose au Grand Palais, et si toutes ses grandes toiles ne sont pas présentes, les principales y sont. De quoi y (re)découvrir le peintre espagnol, et comprendre pourquoi Manet le présentait comme le « peintres des peintres ».


Ce qui frappe évidemment, avec Velazquez, c’est sa capacité à rendre réel le plus éculé des thèmes classiques. Il faut voir ces visages durs, marqués, assombris par le poids des ans, comme sortis de la rue et non sublimés, couchés pourtant sur la toile pour représenter les plus illustres passages de l’Antiquité.

La Forge de Vulcain en est un parfait symbole. C’est notre premier coup de coeur dans le cheminement de la grande exposition consacrée à Velazquez au Grand-Palais, à Paris. Peintre du réel à une époque – le XVIIème siècle – où c’est loin d’être encore la mode, Velazquez étonne. Détone. Et on comprend bien mieux pourquoi Manet l’a ensuite consacré comme le « peintre des peintres »…

Diego, libre dans sa tête, a deux bons siècles d’avance su son temps. Une merveille d’avant-gardisme. Ah ! le réalisme de cette scène, dans la Forge de Vulcain. Voir le visage ahuri des gars, là, peints. Une expression folle. Un thème rigolo, d’ailleurs, avec Apollon en jeune taffiole venant révéler à Vulcain, tranquillou en train de bosser, que Vénus le fait cocu avec Mars. La salope.

Jeune taffiole drapée d'orange. Oeuvre plus communément appelé "La Forge de Vulcain".

Jeune taffiole drapée d’orange. Oeuvre plus communément appelée « La Forge de Vulcain ».

DIEGO, LIBRE DANS SA TETE

Mais Velazquez, bien sûr, c’est d’abord un peintre de cour, sous le règne de Philippe IV en Espagne, dont on suit, au Grand-Palais, les avancées de carrière dans un ordre chronologique un peu rigide. Au moins cela a-t-il le mérite de ne pas se perdre, car tout y est clairement ordonné, expliqué.

Nous sommes en 1611. Velazquez, fils de bonne famille sévillane, a 12 ans. Il entre dans l’atelier du peintre Pacheco, dont il épousera plus tard la fille. Il fait ses gammes, comme n’importe quel apprenti. En 1617, il livre sa première oeuvre, L’Immaculée conception. Une figure ultra classique, comme en témoignent les nombreux exemples du même type, exposés à Paris.

Mais, très vite, le pitchoune se démarque. Un pas de côté, vers la toile qui suit, et cette assurance ancrée en nous, cette satisfaction : « là, voilà, ça c’est Velazquez ! ». Son style, déjà. Le réalisme qui lui est propre. Même dans ces exécutions des grands thèmes classiques chrétiens, comme avec L’Education de la Vierge. L’impression, frappante, de se trouver face à une scène de la vie ordinaire paysanne, dans une auberge quelconque. Magie du naturalisme.

MERCI RUBENS

Velazquez, en 1622, tente une première fois sa chance à la cour de Madrid. C’est un échec. Mais le bougre n’est pas du genre à se laisser abattre pour si peu.. Il y retente sa chance l’année suivante et là, bingo, le voilà qui, appelé par Olivares, le principal ministre du roi, peint un premier portrait de Philippe IV.

Pour sa carrière, c’est pile poil. Pour son art… un peu moins. Il lui faut se plier, au moins un peu, au cadre rigide et froid de la cour madrilène. Velazquez, en remplissant son portefeuille, met de côté le naturalisme qui lui est cher. Tout juste s’il tente, ici ou là, subtilement, d’en distiller quelques touches.

Il peint donc quelques conneries à la gloire du roi puis, en 1629, à l’initiative de Rubens, se rend en Italie, à Venise puis à Rome, afin d’y étudier de plus près ce qui fait l’essence même de l’art. Son art. C’est là-bas qu’il réalise sa Forge de Vulcain, dont on parlait plus haut. Là, aussi, qu’il retrouve les joies du naturalisme avec, notamment, cette Rixe de soldats devant l’ambassade d’Espagne.

Quoi ma gueule, qu'est-ce qu'elle a ma gueule?

Quoi ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule?

LE PLUS BEAU CUL DE L’HISTOIRE DE L’ART

De retour en Espagne, il se voit confier la mission, ô combien importante, de portraiturer le jeune héritier Baltasar Carlos, dont on suit, année après année, la croissance sous le pinceau de Velazquez. De cette période, on retiendra L’infant, peint en 1638, ou encore L’Infant Baltasar sur son poney, une petite merveille.

Entre deux séances de portraits officiels pour la cour, Velazquez s’évade, aussi, avec cette Allégorie féminine (Sibylle?) entre 1645 et 1655, dont on admire le mouvement suggéré du visage ou avec, évidemment, Vénus au miroir, présentée au Grand-Palais comme le clou du spectacle – il faut au moins cela pour l’un des plus beaux culs de l’histoire de l’art (normalement on dit « plus belle nuque » mais nous, vous nous en voudrez pas, on a plus maté son cul, à la bougresse) – avec, en face, une sculpture de Hermaphrodite endormi, lui ayant servi de modèle, sublime de lascivité, datant du IIème siècle avant notre ère.

La plus belle nuque de l'histoire de l'art, disent les érudits. Le plus beau cul, disons-nous, nous.

La plus belle nuque de l’histoire de l’art, disent les érudits.
Le plus beau cul, disons-nous, nous.

« TROPPO VERO » OU LE NATURALISME RESUME PAR LE PAPE

Après ce court intermède, nous retrouvons le portraitiste. Le voilà dans un autoportrait, moustache et regard fier, vers ses 37 ans, en 1636. Mais voilà surtout les autres, tous les autres, passés devant ses yeux et ensuite couchés sur ses toiles.

On passe un voile pudique sur le pauvre Philippe IV, guère avantagé par la nature – en même temps, à force de se reproduire entre cousins, hein, y a pas non plus de miracles – prognathe et gros pif en avant, pour plutôt préférer, d’une manière qui finalement résume tout Velazquez, s’attarder un peu sur ce bon vieux Innocent X.

« Troppo vero », se serait ainsi exclamé le pape à la vue du résultat final du portrait. Et c’est vrai que cela sonne vrai, loin, très loin de la magnificence papale habituelle… Rien d’autre, sous nos yeux, qu’un gars banal, normal. Qui, vêtu d’un tout autre habit que celui de pape, passerait pour le plus parfait des quidams.

Et puis son regard, aussi. Son regard, surtout. Inquiet. L’air de se demander ce qu’il fout là, qui c’est celui-là, qui l’emmerde en lui demandant de tenir la pose. C’est magnifiquement évocateur. Tellement éloigné de techniques compassées de l’époque. Deux siècles d’avance, on vous disait, deux.

Pape paysan du lac de Paladru.

Pape paysan du lac de Paladru.

Velazquez au Grand-Palais, Paris, jusqu’au 13 juillet, c’est aussi :

L'Infant d'Espagne monté comme un poney...  euh pardon, sur un poney.

L’Infant d’Espagne monté comme un poney… euh pardon, sur un poney.

L'imbécile regarde le doigt. Allégorie féminine (Sibylle)

L’imbécile regarde le doigt.
Allégorie féminine (Sibylle)

Infante dans une robe de poupée.

Infante dans une robe de poupée.

Oui, un garçon en robe, oui. L'infant Felipe Prospero en l'occurrence.

Oui, un garçon en robe, oui. L’infant Felipe Prospero en l’occurrence.

Nain, avec un chien, longtemps attribué à Velazquez.

Nain, avec un chien, longtemps attribué à Velazquez.

Réunion de 14 personnages. Longtemps attribué à Velazquez, mais dû en réalité à Del Mazo son élève.

Réunion de 14 personnages. Longtemps attribué à Velazquez, mais dû en réalité à Del Mazo son élève.