20150605

Mais qui était donc Madame Royale (pas Ségolène, l’autre, la princesse) ?

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Chateaubriand disait de Marie-Thérèse de France, aka Madame Royale, qu’elle dominait toutes les ruines. Napoléon, dans un commentaire sans doute apocryphe mais qui en dit long quand même, qu’elle était « le seul homme de la famille ».


Chateaubriand disait de Marie-Thérèse de France, aka Madame Royale, qu’elle dominait toutes les ruines. Napoléon, dans un commentaire sans doute apocryphe mais qui en dit long quand même, qu’elle était « le seul homme de la famille ».

Sa famille, justement, ce sont les Bourbons. Unique fille survivante de Louis XVI et Marie-Antoinette, c’est peu dire si la vie de Marie-Thérèse Charlotte de France, née en 1778, fut tumultueuse. Née princesse de sang royale, dans les dorures de Versailles, pour croupir ensuite de longues années dans la tour crasseuse de la prison du Temple, avant de passer plus de vingt ans en exil pour revenir ensuite, en fantôme de son propre passé, comme dauphine de France puis reine. Oh ! pas longtemps, non… Un nouvel et dernier exil, de vingt ans encore, l’attendait pour finir.

Une vie pas facile donc, pour un destin qui lui a complètement échappé. Comment une jeune fille, élevée dans le culte du droit divin qui lui était selon elle dû, pouvait-elle comprendre quoi que ce soit à la Révolution ? Comment une princesse emprisonnée, humiliée, dernière survivante d’un couple martyr, pouvait-elle être autre chose qu’un symbole, un mythe vivant ? L’orpheline du Temple, à jamais. Même au soir de sa vie, à près de 73 ans, en 1851.

A cette courte évocation, on voit évidemment tout le potentiel historique et romantique d’une telle vie. On s’imagine que l’on croule sous la littérature à son propos. Eh bien non… Pas grand-chose à se mettre sous la dent, avec Madame Royale. Tout juste une biographie d’André Castelot qui continue de circuler encore, bien qu’écrite en… 1950. Et puis, plus récemment, le livre de l’historienne Hélène Becquet, sur lequel on s’appuie ici. Le signe, en somme, que Marie-Thérèse reste largement et très étrangement méconnue.

D’emblée, déjà, avec Hélène Becquet, on écarte d’un revers de main dédaigneux toute hypothèse de substitution de la princesse à la prison du Temple : eh oui, elle existe bel et bien, cette thèse, oui, oui, comme pour son petit frère Louis XVII. Pas besoin de ça pour rendre le destin de Madame Royale passionnant. Z’êtes prêts ? Oui, bon, alors goooo.

Marie-Antoinette et ses enfants. Hashtag Jusqu'ici tout va bien...

Marie-Antoinette et ses enfants. Hashtag Jusqu’ici tout va bien…

 

SA VIE BASCULE EN OCTOBRE 1789

 

Née en décembre 1778 dans les fastes de Versailles, la petite Marie-Thérèse est le premier enfant du roi Louis XVI et de Marie-Antoinette. Viendront ensuite Louis-Xavier, en 1781, Louis-Charles, en 1785, et une petite Sophie, qui ne vivra qu’un an, entre 1786 et 1787. Le destin de la fratrie semble tout écrit : les deux frérots vont rester en France, pour veiller au destin du pays, tandis que Marie-Thérèse partira de son côté engendrer la descendance d’un roi européen, un cousin plus ou moins proche.

Sauf que, patatras, voilà la Révolution qui se pointe. Marie-Thérèse a dix ans quand éclatent les premiers troubles. L’année même où meurt son frère Xavier. Sombre année, donc. La petite princesse se souviendra sa vie durant des journées du 5 au 6 octobre 1789. La grande marche des parisien(ne)s sur Versailles. Le château pris d’assaut. La famille rassemblée, apeurée, dans la grande chambre du roi, avec le grondement de la foule qui envahit les salles, une à une. La vue des corps des gardes massacrés, ensuite, puis le départ pour Paris, sous bonne escorte, qui a déjà tout d’une arrestation.

La vie de la famille royale vient de basculer. Ce n’est pas la prison, encore, au château des Tuileries, mais ce n’est déjà plus Versailles. Un deuxième tournant a lieu avec la fuite à Varennes, en juin 1791. C’est le retour, piteux, à Paris. Si Louis XVI vient de brûler sa dernière cartouche, et si Marie-Antoinette, « l’étrangère », est plus impopulaire que jamais, cet épisode vient aussi nuire aux enfants.

On parle de plus en plus ouvertement d’abolir la royauté. Une décision qui, forcément, concernerait au premier chef les enfants royaux. C’est toute la « race Capet » qu’il faut éteindre. Et tant pis si Marie-Thérèse n’a alors que 12 ans, et son frère Louis, 6 ans : innocents de par leur âge, certes, mais coupables de leur naissance. Le pamphlet intitulé « La famille Cochon ramenée à l’étable » en est un parfait exemple. Le destin de ces enfants ne leur appartient définitivement plus.

Le 20 juin 1792, les Tuileries sont envahis par la foule, comme Versailles l’avait été trois ans plus tôt. La famille, qu’on ne qualifie plus de royale que par charité, s’en va trouver refuge devant l’Assemblée. Une Assemblée bien emmerdée. Que faire de ces couillons ?

Ah ça, ils sont gênants, pour sûr. On n’ose pas encore les destituer, alors on trouve une solution mi-figue mi-raisin. Au nom de leur sécurité… on les enferme. Le 13 août 1792, tout ce beau monde est transféré au Temple. Une prison, une vraie, cette fois. On a là Loulou et l’Autrichienne, les deux enfants, et madame Elisabeth, la sœur du roi.

 

QUARANTE MOIS A LA PRISON DU TEMPLE ENTRE 13 ET 17 ANS

Marie-Thérèse en 1796, après sa libération.

Marie-Thérèse en 1796, après sa libération.

 

Au début, les conditions de détentions sont plutôt bonnes. Disons raisonnables – ce n’est pas Versailles non plus (ahahaha, humour). Mais, pour une famille qui se croit élue de Dieu, c’est déjà un sacrilège. Indigne d’eux.

Louis XVI est exécuté en janvier 1793. A la fin du mois de juin de la même année, Louis « XVII », qu’on ne nomme plus que Louis Capet, 8 ans, est séparé de sa famille pour se voir inculquer une… éducation républicaine. Le petit ne s’en remettra pas et mourra deux ans après, en 1795. Pour tout le monde, l’isolement se durcit terriblement en cette année 1793. En août, Marie-Antoinette est à son tour arrachée à sa fille, transférée à la Conciergerie, puis guillotinée en octobre.

Marie-Thérèse a encore la chance d’avoir à ses côtés sa pieuse tante Elisabeth, mais elle ignore tout du sort de son frère, juste à côté, et de sa mère. La princesse fête son quinzième anniversaire ici, en des temps où il n’est absolument plus question d’évoquer des conditions de détention « raisonnables ». C’est maintenant devenu l’horreur… Potage et bouillis pour tout ordinaire. L’ensemble étant servi dans une vaisselle en étain qui, depuis longtemps, a remplacé l’argenterie des débuts.

Les deux femmes s’entraident. Elisabeth, forte femme, impose à sa nièce des rituels drastiques pour ne pas sombrer : lever avec le soleil, toilette, rangements, travaux manuels, marche dans la pièce exiguë et prières. Beaucoup de prières… Mais, le 10 mai 1794, Elisabeth est guillotinée à son tour.

Marie-Thérèse est seule, désormais, coupée de tout et de tous. Plus de chandelles à disposition, donc plus question de lumière après le coucher du soleil. Plus de feu de cheminée pour lutter contre la fraîcheur de ce vieux donjon médiéval. Plus de bas, ni de souliers. Plus de livres, ni de quoi écrire.

La souillon en est réduite aux graffitis pour s’exprimer. Dégradation de biens publics, jeune fille !! C’est que ça peut aller chercher loin tout ça !! « Charlotte est la plus malheureuse personne du monde », trouvera-t-on ainsi plus tard écrit sur les murs. Ou encore : « Vive ma bonne mère que j’aime bien et dont je ne peux savoir des nouvelles. »

Après la chute de Robespierre, en juillet 1794, cela s’arrange un peu. Tout étant dans le « un peu », évidemment. Au printemps 1795, c’est fiesta : elle peut sortir se promener dans la cour, et voir le ciel. Une première depuis l’automne 1793, dix-huit mois plus tôt, au mieux.

Son frère n’a pas cette chance. Isolé depuis plus longtemps, et sans personne pour le soutenir, il sombre, tombe malade, et meurt finalement en juin 1795. Les Révolutionnaires sont un peu ennuyés, à vrai dire. Si, vivant, le rejeton Capet était une charge dont on ignorait quoi faire, mort, il ne sert plus à rien. C’est un peu la chance de Marie-Thérèse, si l’on ose dire. Que la dernière des filles meure elle aussi, voilà qui ferait mauvais genre.

 

SYMBOLE DE LA MARTYROLOGIE ANTI-REVOLUTIONNAIRE

 

Ses conditions de détention s’assouplissent. On lui adjoint une dame de compagnie. Voilà plus d’un an qu’elle était seule, à ne voir, ni ne parler à personne. On sait ainsi qu’à cette époque, ayant perdu l’habitude de la parole, elle a alors du mal à s’exprimer de manière intelligible.

Puis voilà qu’enfin, le 18 décembre 1795, elle est libérée. Cette petite, presque 17 ans, vient de passer quarante mois en prison. On la pense détruite. Psychologiquement, comme on dirait aujourd’hui, moralement… Comment pourrait-il en aller autrement ?

Surtout, son calvaire n’est pas fini. C’est maintenant parti pour vingt ans d’exil et, surtout, on ne lui laisse guère le temps de se « refaire », ça non alors. A la fois héroïne et martyre, auréolée des malheurs de ses parents, elle est pour les royalistes émigrés L’Orpheline du Temple, figure tutélaire de la martyrologie anti-révolutionnaire.

Elle vit d’abord à Vienne avant, en juin 1799, de rejoindre sa famille à Mitau, en Lettonie actuelle. C’est la première fois, en huit ans, qu’elle retrouve les siens. Elle a l’âge de se marier mais son statut de martyre de la Révolution l’empêche de pouvoir épouser un prince étranger. Princesse française, prisonnière de son image d’unique fille survivante de Louis XVI et Marie-Antoinette, légende et symbole de la royauté bafouée, elle doit demeurer française.

On lui fait donc épouser son cousin germain, le duc d’Angoulême, fils du futur Charles X. On moins s’entend-elle bien avec son mari, c’est déjà cela. Mais, en revanche, consanguinité ou autre problème, jamais elle n’en aura d’enfant. Et puis, surtout, à Mitau, pour dire les choses crument, on s’emmerde gaillardement. On fait semblant. Semblant de tout. Semblant d’être roi et important, encore, quand, à des milliers de kilomètres de là, en France, Napoléon règne en empereur.

Signe de cette décrépitude, les Bourbons en exil sont le jeu des alliances et contre-alliances diplomatiques. En 1801, le Tsar leur demande de quitter Mitau, afin de ne pas déplaire à Napoléon. On les retrouve ballottés d’auberges en auberges, parcourant l’Europe sous des noms d’emprunt, avant de trouver refuge à Varsovie puis, à partir de 1808, en Angleterre, au château d’Hartwell où Madame Royale revoit, pour la première fois depuis 1789, son oncle et beau-père Artois.

A lister ces déménagements successifs, on comprend que les Bourbons, dans le jeu diplomatico-politique de ce début de XIXème siècle, ne comptent plus guère. Mais les voilà qui, pourtant, par un jeu de retournement de destin improbable, retrouvent le premier plan. Et le chemin de la France.

 

PLUS ROYALISTE QUE LE ROI

 

Madame Royale, duchesse d'Angoulême en 1827.

Madame Royale, duchesse d’Angoulême en 1827.

1814. Napoléon balayé. Les armées étrangères à Paris. Et, dans leur sillage, le grand retour de la famille royale, remise sur le trône après 23 ans d’exil pour Louis XVIII et plus de 18 pour Marie-Thérèse. Dix-huit ans… Un sacré bail. Qu’elle est loin, alors, la petite princesse de 1795. C’est maintenant une femme de presque 37 ans, sûre de ses droits, adepte d’une royauté forte, du grand retour des traditions. Comme si rien ne s’était passé, en somme. Idéologiquement rétrograde, incapable de comprendre que les temps ont changé, elle revient à Paris en conquérante. Plus royaliste que le roi, même.

Et avec un rôle politique qui, s’il est effacé, demeure toutefois important. La femme de Louis XVIII est morte en exil. Madame Royale joue donc, de par son histoire, son destin, un rôle de quasi reine « mère ». C’est elle qui accompagne le roi dans les représentations officielles. Elle vers qui on se tourne, elle vers qui on louvoie si l’on veut accéder au roi.

Pour autant, et même si elle tente de soulever les troupes quand Napoléon revient pour un dernier tour de piste en 1815, elle n’est pas aux manettes. Son rôle est essentiellement représentatif. Sa journée type ? Levée à 5h, elle enchaîne avec une messe puis une promenade à cheval, avant de déjeuner avec le roi, entre 10h et 11h. L’après-midi se passe en visites et réceptions diverses, avant de dîner en famille à 18h. Puis vient la soirée, entre discussions diverses, jeux et menus travaux de tapisseries.

Parfaitement dans la ligne de son oncle Charles X, qui succède à Louis XVIII en 1818, elle pousse les Ultras. Dauphine de France, en tant qu’épouse du fils aîné du roi, elle veille au souvenir de ses parents. Elle veille, surtout, à ce que l’on respecte les droits de sa famille, qu’elle considère divin. Ses ennemis la présentent comme haineuse, avide de vengeance. Elle est, en réalité, surtout en complet décalage avec son époque.

C’est ainsi que la Révolution de 1830 vient la cueillir à froid, l’envoyant dans un second, et ultime exil de vingt autres longues années. A noter, quand même, une énorme différence par rapport au premier : son train de vie. Il est excellent cette fois, merci pour elle. Installée d’abord en Ecosse, à Holyrood, elle vit ensuite à Prague, puis à Gorizia, avant de mourir en octobre 1851 au château de Frohsdorf, près de Vienne, veuve depuis sept ans de son mari et cousin.