20150703

A la rencontre de Shin et Choi, stars du cinéma enlevées par Kim Jong-il

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C’est l’histoire d’un grand taré, Kim Jong-il, qui se targuait de faire des films dans son pays, la Corée du Nord. Et qui, n’y parvenant pas seul, fit enlever deux des grandes stars du cinéma de Corée du Sud. C’est donc l’histoire de Shin et Choi, pendant huit ans prisonniers en Corée du Nord.


Fascinant pays que la Corée du Nord. Comme une enclave moyenâgeuse perdue en plein XXIème siècle. C’est triste à dire mais la folie des trois Kim qui, depuis 1948, ont plongé leur pays dans le néant, est assez amusante à suivre, vue d’ici. On dit « triste » parce que, quand même, mine de rien, on a là près de 25 millions de pauvres gars qui crèvent la dalle, n’ont rien, et croient, surtout, bien s’en sortir par rapport aux autres.

C’est que le pays est bouclé. Rien qui entre, rien qui sort. Les informations contrôlées, censurées. Pas d’internet, pas de télévision autre que l’officielle. Même chose pour la radio. Fascinant de voir qu’il est possible, encore aujourd’hui, à l’heure du 100% connecté, de voir un pays entier être ainsi complètement coupé du monde. Ainsi, les Nord-Coréens en sont intimement persuadés… puisqu’on le leur inculque depuis l’enfance : les « chiens de Yankee » – comprendre les Américains – vivent dans le chaos économique et moral, tandis que les p’tits voisins du Sud sont sous-alimentés et ploient sous la dictature…

Oh ! ça fuite bien un peu, avec quelques audacieux qui captent les signaux radios sud-coréens ou qui organisent le marché noir de… DVD de films occidentaux. Au risque de leur mort, si jamais ils sont pris. Mais la masse, elle, ne sait que ce que l’on veut bien qu’elle sache. C’est-à-dire rien : « Retiens juste que les Kim sont des gars géniaux, ça fera amplement l’affaire ».

C’est dire, dans ce contexte, si les témoignages des rares témoins ayant pu fuir l’enfer du Nord (non, non, on ne parle pas de Paris-Roubaix) sont passionnants. Cela tombe bien, Paul Fischer en a fait un livre : Une superproduction de Kim Jong-il.

C’EST L’HISTOIRE DE KIM JONG-IL QUI VEUT FAIRE DU CINEMA

Kim Jong-il, alias face de quetsche...

Kim Jong-il, alias face de quetsche…

Une histoire tellement dingote qu’on peine à la croire. Elle est évidemment vraie, pourtant – sinon ça n’aurait aucun intérêt. Fischer raconte l’enlèvement, puis la séquestration, de deux des plus grandes stars du cinéma sud-coréen par les hommes de Kim Jong-il. On est en 1978. A quelques mois d’intervalle, Choi, puis Shin, sont enlevés par les services nord-coréens. A l’ancienne : scotch sur la bouche, gros sac de nylon, ficelage à la mode saucisse, jetage dans un canot, transbahutage sur un cargo, et zou, direction la douce Corée du Chnord.

On estime à 4000, environ, le nombre de personnes qui ont ainsi été enlevées par le régime de Pyongyang, en un demi-siècle. Parfois, juste à cause d’un coup de pas de bol : parce qu’elles passaient par là.

Pour Shin et Choi, en revanche, c’était voulu. Et pourquoi donc, vous demandez-vous, haletants d’une curiosité non encore assouvie ? Simple : à cause que (oui, « à cause que » : on se battra jusqu’à la mort pour imposer l’usage du « à cause que » !!!) à cause que Kim Jong-il, le fiston du Grand Leader Kim Il-Sung, était féru de cinéma.

Je m'voyais déjà en haut de l'afficheuh

Je m’voyais déjà en haut de l’afficheuh

Le pauvre gars s’échinait, depuis des années, à faire tourner des films valables dans les studios nord-coréens. Mais valables, ils ne l’étaient pas… Ses réalisateurs ne s’en sortaient pas. En même temps, comment auraient-ils pu, sans moyen, sans connaissance de ce que pouvaient faire leurs confrères, partout sans le monde ? Alors hop, ni une ni deux, Kim le deuxième se dit qu’en ayant sous la main ce qui se fait alors de mieux chez les voisins du Sud, il pourra remédier à ça.

C’EST COMME SI ON AVAIT ENLEVE LUC BESSON

Choi et Shin, unis devant Kim...

Choi et Shin, unis devant Kim…

D’où les enlèvements. Car Shin et Choi, si ça ne nous dit pas grand-chose à nous pauvres occidentaux embourgeoisés, en Asie, c’est comme qui dirait du lourd. C’est le couple star du cinéma des années 50 et 60. Bon, dans les 70’s ça commence à aller moins fort, mais ça reste quand même quelque chose, Shin et Choi. C’est bien simple, à leur apogée, leur boîte de prod, Shin Film, emploie plus de 300 personnes et produit 30 films par an !

Shin, c’est Besson. Putain, c’est comme si on enlevait Lucho aujourd’hui quoi, je ne sais pas si vous vous rendez compte ! Bon, bah, du coup, ce qui se passe, c’est exactement comme si on enlevait Besson : personne n’en a rien à foutre et on se dit juste que Shin et Choi sont morts.

Et on les oublie. Triste ingratitude du monde de l’art… Après moultes péripéties — assez passionnantes mais qu’on vous laisse découvrir dans le livre – des trucs à base de villa cossues mais gardées par des hommes en armes, de prison, de camp de rééducation, de rencontres folledingues avec Kim, de pleurs et de lamentations – on ne retrouve Shin et Choi… qu’en 1983.

SEPT FILMS POUR DEMONTRER LA GENIE CINEMATOGRAPHIQUE NORD-COREEN

Pas facile de faire du cinéma dans un pays qui n'a plus d'électricité...

Pas facile de faire du cinéma dans un pays qui n’a plus d’électricité…

Cela fait cinq ans qu’ils ont disparu, et Kim juge qu’ils sont maintenant mûrs pour incarner, à la face du monde, le génie cinématographique nord-coréen… Shin et Choi, entre 1983 et 1986, vont signer sept films pour le compte de ce taré de Kim, gagnant chaque fois un peu plus de « libertés » de mouvements. Et guettant surtout, trois ans durant, la moindre petite occasion pour se tirer de là. Laquelle arrive enfin en 1986. Ils sont à Vienne, pour préparer un futur tournage. Dans un hôtel du monde libre…

C’est maintenant ou jamais. Shin et Choi faussent compagnie aux gardes et sautent dans un taxi. Une course poursuite s’engage. Taxi contre taxi. Un feu rouge salvateur. Eux passent, les autres non. L’ambassade américaine qui se profile. La liberté, enfin, après huit années d’emprisonnement…

Shin et Choi sont exfiltrés aux Etats-Unis où ils vivent jusqu’en 1999. Choi, consciente d’être trop vieille maintenant, n’essaie même pas de reprendre sa carrière d’actrice. Shin, qui ne vit que par et pour le cinéma, veut replonger, lui. Il galère, commet trois ou quatre bouses hollywoodiennes à base de Ninja et, surtout, connaît la reconnaissance internationale en étant au jury du Festival de Cannes en 1994 entre Clint Eastwood et Catherine Deneuve.

Puis, en mal du pays, Shin et Choi, après 21 ans d’exil forcé, reviennent en Corée  – du Sud, cela va sans dire. Dans l’indifférence générale. Shin mourra en 2006. Choi est toujours de ce monde. Elle a 88 ans, et savoure chacune des minutes de liberté qui lui restent.

Une superproduction de Kim Jong-il
de Paul Fischer chez Flammarion

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Et pour le plaisir, digne de l’Actors Studio, ces séances de larmes versées par les pauvres nord-coréens à l’annonce de la mort de leur Cher Dirigeant Kim Jong-il, en 2011. Pour comprendre il faut avoir en tête que des espions sont partout dans le pays et que quiconque serait vu à ne pas pleurer serait aussitôt arrêté. Cela s’appelle une dictature les enfants :